JOSÉPHIN SOULARY[57]

Demandez à qui vous voudrez ce que c'est que M. Joséphin Soulary, on vous répondra: «C'est l'auteur du sonnet des deux mères..., vous savez?» Les mieux renseignés ajouteront: «C'est un poète de Lyon, un ciseleur de vers et le plus grand sonnettiste du siècle.»

Voilà, je crois, sur M. Soulary, l'opinion courante, où il y a, naturellement, à prendre et à laisser. M. Soulary est le poète du siècle qui a fait le plus de sonnets; ce n'est pas la même chose que d'en être le premier sonnettiste. Il est vrai qu'il est en effet l'auteur des Deux Cortèges; mais, heureusement pour lui, il a fait beaucoup mieux. Il est vrai aussi que M. Soulary est un poète de Lyon; mais Lyon, à ce qu'il me semble, n'a pas autrement marqué sur lui: il est provincial beaucoup plus que Lyonnais. L'éloignement de Paris a eu pour lui des avantages et des inconvénients qu'il est intéressant de démêler et a certainement été une des causes de son originalité.

Relisons-le, ce qu'on ne fait guère, car l'entreprise est laborieuse si on la veut mener d'un trait. Mais, en somme, on n'y perd pas son temps. Outre qu'on a le plaisir, çà et là, de faire d'agréables découvertes et qui reposent, on voit se dégager peu à peu la physionomie d'un poète intéressant qui n'est pas du tout de Paris et qui n'est presque pas d'aujourd'hui, mais qui semble être venu d'Italie et dater de la Renaissance; qui n'a subi que très peu l'influence des poètes contemporains et qui, par bien des points et par ses qualités aussi bien que par ses défauts, est comme en dehors et à part du mouvement poétique de notre temps.

I

À première vue, il est heureux pour un poète d'avoir fait un jour un sonnet, une pièce d'anthologie, que tout le monde connaît et récite. C'est une chance d'immortalité. Pas si sûre qu'on le croirait, cependant. Pour nos pères, Millevoye était le poète du Jeune Malade; Soumet, de la Pauvre Fille; Guiraud, du Petit Savoyard. Aujourd'hui ces «chefs-d'œuvre» nous font un peu sourire. La Feuille, d'Arnaud, plus légère, a mieux résisté, et surtout le sonnet d'Arvers. Mais il peut arriver aussi que le choix du «chef-d'œuvre» unique auquel reste attaché le nom d'un poète ait été arbitraire et maladroit et que la pièce trop connue fasse tort à d'autres qu'elle dispense de lire et qui valent quelquefois mieux. Car justement ce qui fait qu'une poésie devient populaire, est insérée dans les recueils de morceaux choisis, dans les Abeilles ou les Corbeilles de l'enfance, ce sont bien sans doute des mérites réels, mais c'est aussi une certaine banalité dans le sentiment, la composition ou le style.

J'ai peur que ce ne soit le cas pour les Deux Cortèges. L'examen de ce sonnet nous montrera ce qu'est M. Soulary quand il est le plus de sa province. Comme les choses les plus connues le sont toujours moins qu'on ne croit, et que, dans tous les cas, il peut se trouver d'honnêtes gens qui ne sachent point par cœur ce morceau fameux, on me laissera le remettre sous les yeux du lecteur.

Deux cortèges se sont rencontrés à l'église.
L'un est morne: il conduit le cercueil d'un enfant;
Une mère le suit, presque folle, étouffant
Dans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.

L'autre, c'est un baptême. Au bras qui le défend
Un nourrisson gazouille une note indécise;
Sa mère, lui tendant le doux sein qu'il épuise,
L'embrasse tout entier d'un regard triomphant.

On baptise, on absout, et le temple se vide.
Les deux femmes alors, se croisant sous l'abside,
Échangent un coup d'œil aussitôt détourné;