Et, merveilleux retour qu'inspire la prière,
La jeune mère pleure en regardant la bière,
La femme qui pleurait sourit au nouveau-né.

Soyons un peu pédant et rogue et, comme dit quelque part M. Joséphin Soulary, ouvrons sous les pas de l'innocent auteur «la fosse où vit la Critique glacée, le formica-leo». D'abord ce n'est point là le style ni la manière d'un «ciseleur». La ciselure implique une forme essentiellement plastique, aux contours très nets et très arrêtés, comme celle de Gautier dans Émaux et Camées ou de M. Leconte de Lisle presque partout. Le style de M. Soulary est plutôt celui d'un écrivain très laborieux et très inégalement heureux dans ses rencontres; il ne cisèle pas, il complique et entortille, ce qui est bien différent. Cette fois-ci il n'était pas en veine. Voyez que de mots inutiles: En feu..., qui la brise..., qui le défend..., qu'il épuise!—Notez qu'il n'est pas ordinaire ni convenable qu'une mère donne à teter à son enfant dans une église: tout ce septième vers est donc parasite. Et notez aussi qu'on ne donne pas «l'absoute» aux enterrements des petits enfants.—La mère embrasse du regard son enfant tout entier: il est donc bien grand, ce petit? Encore deux mots peu nécessaires.—Et moins nécessaire encore l'apposition: Merveilleux retour qu'inspire la prière; car ce «retour» (le mot est un peu bien vague), est-ce la prière qui l'inspire? et n'est-ce pas simplement la bonne nature? Oncques ne vit-on sonnet aussi chevillé.

Je sais bien que, comme l'a théologalement démontré Théodore de Banville, on ne saurait faire de vers français sans chevilles. Et même ce rutilant paradoxe n'est, au fond, qu'un truisme. Cela veut dire que, pour rimer, il faut chercher la rime, que, pour faire des vers, il faut observer la mesure, et que, ni la rime ni le rythme ne se présentant d'eux-mêmes, il faut quelquefois, pour exprimer une idée en vers, y employer d'autres mots que pour l'exprimer en prose. L'essentiel est que ces mots cherchés, et qui ne s'imposaient pas plutôt que d'autres, paraissent venus spontanément, ou que, s'ils semblent tirés d'un peu loin, ce défaut de naturel soit compensé par le plaisir que donne le sentiment de la difficulté vaincue, ou par quelque effet de rythme, d'harmonie, de sonorité.

Par exemple, dans ces vers de Victor Hugo:

À chaque porte un camp, et—pardieu! j'oubliais,—
Là-bas, six grosses tours en pierre de liais,

la cheville est patente, insolente, énorme; mais on la lui passe parce qu'elle est amusante et donne une rime rare.

Voici une cheville d'une autre espèce:

C'est là que nous vivions.—Pénètre,
Mon cœur, dans ce passé charmant.—
Je l'entendais sous ma fenêtre
Jouer le matin doucement.

Il est certain que la fin du premier vers et tout le second forment une cheville ou que, tout au moins, si le poète avait écrit en prose, il n'aurait guère senti le besoin d'apostropher ici son cœur. Mais, d'autre part, cette parenthèse n'a rien de choquant et la diction peut même la rendre touchante: elle est dans le sentiment de la strophe et de tout le morceau. Elle n'en est point une partie nécessaire; mais elle en est une partie harmonieuse et concordante. Il y a toujours, dans une strophe ou dans une phrase poétique, un ou plusieurs vers qui expriment ce qui devait être dit, et, tout autour, des vers qui traduisent des idées, des sentiments, des images accessoires et qu'on pourrait à la rigueur remplacer par d'autres. Ce sont donc, si l'on veut, des chevilles; mais elles peuvent être agréables et sembler naturelles; car, étant donnée la rime du vers qui exprime l'idée nécessaire, le vocabulaire est assez riche et les désinences des mots sont assez variées pour qu'il soit toujours possible de rendre, dans un vers de rime pareille, quelque idée dépendante et voisine. Je ne me plains donc pas de trouver des chevilles dans le sonnet de M. Soulary: je me plains seulement de leur nombre et de leur médiocre qualité. Elles ne valent pas ce qu'elles coûtent, voilà tout.

Quant à l'idée du sonnet, elle est ingénieuse et d'un effet sûr, et je ne me demande pas si le sourire de la mère qui enterre son enfant est aussi vraisemblable que les pleurs de l'autre. Sans cette opposition, plus de sonnet; et ce qui a fait la fortune de celui-ci, ce ne peut être, nous l'avons vu, la perfection de la forme: c'est qu'il présente deux figures et deux tableaux qui se font pendant, comme ces chromolithographies accouplées dont l'une représente le Départ pour la chasse et l'autre le Retour de la chasse, ou bien le neveu surpris par l'oncle et l'oncle pincé par le neveu. Je suis peut-être de méchante humeur; mais il me semble qu'il y a dans les Deux Cortèges quelque chose de cet art un peu banal, quelque chose qui sent le goût de la province et les Jeux floraux.