Les «chefs-d'œuvre» de ce genre ne sont malheureusement pas rares chez M. Joséphin Soulary. Voici l'Escarpolette, petit drame en cinq tableaux. 1er tableau: une petite fille se balance sur une escarpolette. 2e tableau: le poète rêve; il voit maintenant deux amoureux sur l'escarpolette. 3e tableau: «Bon! les voilà trois sur l'escarpolette»: le père, la mère et l'enfant. 4e tableau: «Ils sont deux sur l'escarpolette»: l'enfant est mort. 5e tableau: «Il n'en reste qu'un sur l'escarpolette»: le père est mort à son tour. Dénouement: la fillette tombe de l'escarpolette et se casse la tête; le «gars» qui la regardait s'écrie: «Quel malheur!» et le poète, sans y penser, répond: «Qu'importe?» Et le lecteur se pose cette question: Quelle différence y a-t-il entre une escarpolette et une balançoire?
Autre guitare, comme dit Victor Hugo. Le cordonnier Sutor fait des brodequins pour sa maîtresse Pholoé, au moment où Alexandre entre dans Persépolis. Il est tellement à sa besogne qu'il ne voit point passer le conquérant. Mais Pholoé le voit et le trouve beaucoup mieux que Sutor. «Grands Dieux! dit-elle, qu'Alexandre est donc beau!»... Et, pour abréger, Alexandre, vexé de l'indifférence de Sutor, met le feu à Persépolis:
Le grand roi se vengeait d'un cordonnier coupable
De ne l'avoir pas regardé!
Un jour le poète, étant mort, va, suivi de son chien, frapper à la porte du Paradis; et, comme saint Pierre ne veut pas laisser entrer le fidèle animal et que saint Roch lui-même, invoqué, fait le cafard et se récuse, le poète et son chien errent à l'aventure dans la région où sont les ombres des bêtes... Et cela est un rêve, et cela s'appelle Dans les limbes, et il est difficile d'imaginer un badinage plus soigné et plus long.
II
Je ne cacherai pas que je cherche en ce moment les côtés faibles de M. Joséphin Soulary, non pour le diminuer, mais pour le définir plus sûrement.
Une autre preuve qu'il est bien de sa province, c'est sa malveillance à l'endroit de Paris:
Que Paris nous fasse la loi
Par un côté brillant qui frappe,
Par un certain... je ne sais quoi,
Par une certaine... (aidez-moi,
Le mot m'échappe),
Je tiens ce point pour éclairci...
Eh bien! ce «certain je ne sais quoi», qui en effet n'est pas aisé à définir, M. Soulary a beau s'en moquer: il lui manque absolument. Je n'ignore pas qu'il manque aussi à beaucoup de Parisiens; mais enfin, s'il y a des provinciaux à Paris, il y en a peut-être encore plus en province. Ce «je ne sais quoi», ne serait-ce pas le goût, la crainte de paraître trop content de son esprit, le discernement rapide du point qu'il ne faut pas dépasser sous peine de devenir affecté et ridicule? Tout au moins, si on est ridicule à Paris, on l'est à la mode d'aujourd'hui, non à la mode d'il y a deux ou trois cents ans. Or, dans les trois quarts de ses poésies, M. Soulary n'est ni un romantique, ni un parnassien, ni un névropathe, mais un «précieux» des temps passés. C'est que la province garde mieux que Paris les vertus, les défauts, les travers, les modes d'autrefois. Il y a des coins où l'on découvre encore des jansénistes, des camisards, des comtesses d'Escarbagnas, des poètes de ruelle, etc., parfaitement conservés. Toute la vieille France se retrouve en province, çà et là, par fragments. Et c'est ainsi que M. Soulary, Lyonnais de Lyon, est un confrère de Voiture et un ami de Cathos et de Madelon.