Les allégories abondent, on a pu le voir déjà, chez M. Joséphin Soulary. Il y en a de gracieuses, de singulières et de belles. Mais souvent aussi une allégorie qui pouvait être simplement belle tourne au jeu d'esprit, à la bluette difficile à force d'être soutenue et poursuivie avec exactitude et dans les moindres détails (et c'est là, on le sait, une des caractéristiques du «précieux»). Ou bien l'allégorie offre une image bizarre, déplaisante, malaisée à concevoir et à accepter, comme dans Misericors:
Fi! les courts ailerons! C'est une moquerie!
À peine ils cacheraient nos deux cœurs à la fois.
Qu'est-ce que cela veut dire, et de quels ailerons s'agit-il?—Oh! tout simplement des ailerons d'une jeune fille. Vous entendez bien, c'est une jeune fille qui a des ailerons, et non point par métaphore, comme quand on dit à une femme du meilleur monde en lui offrant son bras: «Madame, vous offrirai-je mon aileron?» Or, en tirant ces ailerons «vers le ciel», on peut les allonger. «Essayons!» dit la vierge. Et on lui tire ses ailerons, et bientôt «ils mesurent trois cœurs à l'aise»; puis ils en tiennent douze, puis cent, et enfin toute l'humanité pourrait s'y blottir. Et voici le mot de l'allégorie:
... Sans retard volons à Dieu, ma belle!
L'aiglon qui marche à terre est un oiseau, moins l'aile,
Et l'amour, dès qu'il prend de l'aile, est charité.
Remarquez en passant qu'il n'y a que M. Soulary pour appeler une femme «ma belle» au moment où il lui dit solennellement: «Volons à Dieu!»
IV
Assurément on découvrirait chez M. Soulary, si on voulait autre chose que ce que nous y avons vu. On discernerait même chez lui le Lyonnais: il a le mysticisme, parfois un anticléricalisme de canut; et le sentiment révolutionnaire lui inspire des pièces violentes et mélodramatiques sur la misère du peuple. On reconnaîtrait aussi le poète du XIXe siècle à son affectation de néo-hellénisme, à son amour de la nature, à son amertume, à son pessimisme. Mais tout cela prend chez lui la même forme mignarde, entortillée, tarabiscotée, et cette forme est bien réellement son tout.
M. Soulary est un Italien. Ses ancêtres, les Solar, de Gênes, ont, paraît-il, apporté à Lyon l'industrie des velours brochés d'or et d'argent. Lui, c'est avec des mots qu'il fait ses broderies compliquées à plaisir. Ses aïeux littéraires sont les poètes de la Pléiade, les précieux du XVIIe siècle et les concettistes italiens, Guarini ou le Tasse de l'Aminta. Son sonnet des Rêves ambitieux rappelle par la facture tel sonnet de Joachim du Bellay; ses Métaux font songer aux Pierres précieuses de Remy Belleau. Il a, comme Ronsard, un fonds gaulois qui perce çà et là sous la mignardise transalpine. Et par delà ces poètes raffinés il se rattache aux troubadours. Il est dans notre siècle le représentant inattendu du gai savoir et de la poésie menue des cours d'amour. Bref, et pour ne retenir que ses traits essentiels, M. Soulary est un concettiste et un provincial.
Et c'est parce qu'il est resté provincial qu'il a pu être un concettiste aussi outré. C'est le séjour de la province qui lui a permis de conserver intact et de développer son aimable manie et d'abonder ainsi dans le sens de la gentillesse. Et n'est-ce pas être original, après tout, que de procéder de Guarini? À Paris, il eût apparemment subi des influences contemporaines. Et puis, à Paris, la lutte pour la vie et pour la gloire est d'une extrême âpreté: il y a des petits jeunes gens qui égorgeraient leur meilleur ami—surtout leur meilleur ami—pour arriver plus vite à la «notoriété» ou à la fortune. La paix de la province entretient l'aménité des mœurs, encourage à la rêverie et aux ouvrages de patience. La sécurité que donne un traitement fixe est aussi très bonne pour cela. Et rien de tel que les loisirs du bureau pour se faire une belle main et pour apprendre l'écriture ornée avec des oiseaux dans les majuscules.
Il y a de là douceur dans la gentillesse, quelque chose de plaisant dans la mignardise et d'intéressant dans l'affectation. Pourquoi détester chez un poète ce qu'il est permis d'aimer chez une femme: la coquetterie, le désir de plaire se traduisant soit par les petits airs de tête, soit par les inflexions de voix câlines et à demi fausses, soit par l'arrangement symétrique et compliqué de petits objets, chiffons, rubans, oripeaux? Il est d'ailleurs arrivé plus d'une fois à M. Soulary de s'arrêter en deçà de la mignardise et de l'extrême subtilité et de se contenter d'être gracieux, tendre, spirituel, ingénieux, délicat. Voyez les Deux Roses, Des pas sur le sable, À Éva, Dans les foins, Oaristys, Devise amoureuse, Aux morts, À une jeune fille poète, Si l'on me disait..., Ce beau printemps. Il se pourrait bien que M. Soulary fût le roi des poetæ minores. Et n'allez pas croire que ce soit peu de chose!...[Retour à la Table des Matières]