Je vous prie de croire que je ne fais point Ouf! en arrivant au bout de la liste. Je ne la trouve point trop longue. J'ai pourtant ajouté, chemin faisant, deux ou trois têtes, je crois, au «blanc troupeau des femmes» de M. Jacquinet, et j'aurais pu en ajouter d'autres. Mais alors le troupeau eût été une armée.
On a vu quelle vie et quelle variété. Autres remarques, à l'aventure, et dont il ne vaudra toujours pas la peine de tirer les conséquences. Toutes, sauf une ou deux, ont été d'aimables et bonnes créatures: vous n'en pourriez dire tout à fait autant des écrivains de l'autre sexe. Il est vrai aussi que plus de la moitié de ces femmes excellentes n'ont pas été des femmes vertueuses et que les... indépendantes sont plus nombreuses, en proportion, parmi les femmes auteurs que parmi celles qui n'écrivent point. Je n'en conclus rien contre la littérature. On n'en pourrait tirer une conclusion que si les femmes dont il s'agit faisaient toutes métier d'écrivain; mais (sauf, si vous voulez, Mmes de Graffigny, du Bocage et Riccoboni, qui sont négligeables), la femme de lettres proprement dite n'apparaît guère que de notre temps. Il ne me semble pas, du reste, que ni leur sexe ni la littérature ait gagné grand'chose à cet avènement.
La plupart (et c'est heureux) n'ont point fait profession d'écrire, n'ont laissé que des lettres, des mémoires et des ouvrages d'éducation. C'est-à-dire que, même en écrivant, elles ne sont point sorties de leur rôle naturel. Et celles-là sont encore pour nous les plus charmantes. Quelques-unes ont été supérieures dans le roman; aucune ne l'a été dans la poésie, ni au théâtre, ni dans l'histoire, la critique ou la philosophie. Vous pouvez enlever, par hypothèse, de notre littérature, tout ce que les femmes ont écrit: cela n'en rompra point la suite, n'y fera pas de trous appréciables. On peut l'avouer sans manquer à la courtoisie. Les femmes elles-mêmes en conviendront: en général, elles n'aiment pas à lire les livres féminins. L'influence des femmes sur la marche et le développement de la littérature française s'est beaucoup moins exercée par les ouvrages qu'elles ont composés que par la conversation, par les salons, par les relations de société qu'elles ont eues avec les écrivains.
Mais pourquoi, si quelques-unes ont été, par l'imagination et surtout par le cœur, de grands poètes, n'en voyons-nous point qui l'aient été par la forme? Pourquoi n'ont-elles presque jamais atteint, dans leurs vers, à la beauté absolue de l'expression? Et voici, je crois, une question qui se rattache à celle-là et qui, si elle peut être résolue, doit l'être de la même façon: pourquoi, à considérer l'ensemble de notre littérature, les femmes sont-elles restées sensiblement en deçà des hommes dans l'art de colorer le style ou de le ciseler et d'évoquer par des mots des sensations vives et des images précises? Pourquoi sont-elles, en général, médiocrement «artistes»? Car Mme de Sévigné elle-même ne l'est pas autant que la Fontaine ou la Bruyère, et George Sand l'est infiniment moins que Michelet ou Victor Hugo. Pourquoi tous les enrichissements successifs de la langue littéraire ne doivent-ils rien aux femmes? Et pourquoi tous les progrès du style pittoresque et plastique se sont-ils accomplis en dehors d'elles, par J.-J. Rousseau, Chateaubriand, Hugo, Gautier, Flaubert, les Goncourt?
M. Jacquinet répond à la première de ces questions dans sa substantielle préface:
Peut-être peut-on se demander si la beauté solide et constante du langage des vers, par tout ce qu'il faut au poète, dans l'espace étroit qui l'enserre, de feu, d'imagination, d'énergie de pensée et de vertu d'expression pour y atteindre, ne dépasse pas la mesure des puissances du génie féminin, et si véritablement la prose, par sa liberté d'expression et ses complaisances d'allure, n'est pas l'instrument le plus approprié, le mieux assorti à la trempe des organes intellectuels et au naturel mouvement de l'esprit chez la femme, qui pourtant, si l'on songe à tout ce qu'elle sent et à tout ce qu'elle inspire, est l'être poétique par excellence et la poésie même.
À la bonne heure; mais c'est là formuler le problème et non pas le résoudre. J'avoue, du reste, que, si j'essaye d'aller un peu plus au fond des choses, je n'y vois pas bien clair. Dirons-nous que, si les femmes n'égalent point les hommes dans l'expression harmonieuse, pittoresque et plastique, c'est parce qu'elles sont plus sentimentales et plus passionnées? Elles jouissent moins purement que nous des beaux arrangements de mots et de sons, et aussi des contours, des formes et des couleurs. Elles jouissent surtout des sentiments dans lesquels se transforment tout de suite leurs sensations et ne goûtent bien que le charme des mots qui traduisent ces sentiments. Elles sont trop émues au moment où elles écrivent. Or, pour arriver à la perfection du style poétique et plastique, il est peut-être nécessaire de n'être point ému en écrivant, de considérer uniquement la valeur musicale et picturale du langage et, en face des objets matériels, de s'arrêter à l'impression qu'on a tout d'abord reçue d'eux, à la sensation première et directe, ou d'y revenir artificiellement afin de n'exprimer qu'elle. Le sentiment moral et la passion pourront avoir leur tour; mais il faut commencer par «objectiver», comme on dit, la sensation. Or les femmes n'ont presque jamais la maîtrise de soi, le sang-froid indispensable pour cette opération. Elles ne sont pas assez frappées de la «figure» des mots et de la figure des choses. Elles ne réagissent pas assez, après l'avoir subie, contre la pression de l'univers sensible. L'explication du mystère qui nous occupe serait peut-être dans ce passage de Milton où il est dit que l'homme «contemple» et que la femme «aime»... Et puis, au bout du compte, tout cela est trop général et n'explique rien. Ce n'est, comme la phrase de M. Jacquinet, que la constatation d'un fait, en termes plus obscurs.
Et je ne puis non plus que répéter ce qu'on a dit souvent, que les femmes, en littérature, n'ont rien «inventé» au grand sens du mot, et que, si elles ont pu quelquefois faire illusion sur ce point, c'est qu'elles ont à un haut degré le don de «réceptivité». Mais, comme dit l'autre, je connais, à ce compte, bon nombre d'hommes qui sont femmes. Sur cent écrivains de notre sexe à nous, il en est bien quatre-vingt-dix-neuf et demi qui n'ont rien inventé non plus. On pourrait dire aussi que, le nombre des femmes auteurs étant relativement très petit, il y avait beaucoup moins de chances pour qu'il se rencontrât parmi elles un génie qui fût de premier ordre par le don de l'invention. Et s'il est vrai enfin que, même en tenant compte de cela et du reste, nous gardons sur les femmes la supériorité littéraire, il n'en faut pas triompher: il n'y a pas de quoi. D'abord l'invention des idées et de la forme (chose difficile à définir, car où commence l'invention?) n'est pas tout. La grâce d'une Caylus ou d'une La Fayette est quelque chose d'aussi rare, d'aussi uniques d'aussi beau, d'aussi ineffable et incommunicable que la profondeur de pensée d'un Pascal ou la puissance d'expression d'un Victor Hugo. Puis, que serait la littérature, je vous prie, sans les femmes? Elles ont joué un rôle considérable dans la vie de tous les grands écrivains, presque sans exception. Il n'est point de beau livre où elles n'aient collaboré. Et ceci n'est point un abus de mots. Car si elles ont joué ce rôle, si elles ont eu cette influence, c'est qu'elles ont su se faire infiniment charmantes et séduisantes. Et cette œuvre-là vaut un beau manuscrit de prose ou de vers. Elles sont à elles-mêmes leur propre poème. Leur charme contribue autant à la beauté de la vie que la littérature et est, chez certaines femmes, un produit aussi voulu et aussi préparé. Et si l'on m'objecte que la beauté est involontaire et par conséquent n'a point de mérite, on peut bien le dire également du génie. Je proteste contre le distique brutal, et lourd de toutes façons, de l'odieux Arnolphe:
Bien qu'on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité.
Rien de plus faux ni de plus superficiel que cette vue. Pour qui embrasse la vie totale de l'humanité, «ces deux moitiés» ne se conçoivent absolument pas l'une sans l'autre; elles sont diverses, non inégales; et, s'il nous était prouvé qu'il en est autrement, M. Jacquinet ni moi ne nous en consolerions.[Retour à la Table des Matières]