CHRONIQUEURS PARISIENS
I
MM. ALBERT WOLFF ET ÉMILE BLAVET
On vient de rendre un tardif hommage au plus grand poète de ce siècle: c'est Lamartine que je veux dire. N'allez pas, à cette occasion, relire les Méditations ou les Harmonies; car, ou vous n'y trouveriez aucun plaisir et vous me paraîtriez par là fort à plaindre, ou vous seriez à ce point repris par cette poésie toute divine, que presque rien ne vous intéresserait plus au monde, pas même les choses de Paris ni les chroniqueurs parisiens.
Je prends un étrange chemin pour vous parler d'eux; mais croyez que j'y arriverai d'autant plus vite que j'en suis plus loin... Lamartine est la poésie même. Certaines strophes de lui vous emplissent pour des heures de musique et de rêve. Pourquoi celles-ci me reviennent-elles?
Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses vœux importuner le sort.
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort...
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile...
Oui, la nature est là, qui t'invite et qui t'aime!
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
Vous êtes à la campagne. Vous retrouvez dans un coin de bibliothèque un vieil exemplaire des Méditations. Il y a, à la première page, une vignette qui représente un long poète en redingote sur un promontoire, les cheveux dans la tempête, ou un ange en robe blanche qui porte une harpe. Couché dans l'herbe, au pied d'un arbre, vous lisez les strophes que je citais tout à l'heure, ou d'autres aussi belles; et le soleil, à travers les branches, jette sur la page des taches lumineuses et mobiles. Là-dessus, le «piéton» vous apporte le Figaro du jour, et vous parcourez, je suppose, le «Courrier de Paris» de M. Albert Wolff. Eh bien! je vous promets une impression singulière. Je gagerais que la chronique de M. Wolff vous sera profondément indifférente et que, ainsi prévenu, la vanité de beaucoup d'autres choses vous apparaîtra très clairement.
J'ai eu, sans la chercher, une impression de cette espèce, m'étant donné la tâche de parcourir d'affilée cinq ou six volumes de chroniques parisiennes, cependant que des feuillages frissonnaient sur ma tête et que la Terre vivait autour de moi son éternelle vie. Il y a, comme cela, des moments d'illumination intellectuelle, de sagesse absolue, où nous concevons tout à coup la grandeur du monde et l'inutilité ridicule de certaines manifestations de l'activité humaine. Tout l'artificiel de la vie contemporaine m'a été soudainement révélé. Et j'ai senti amèrement que d'écrire des chroniques dans un journal est une des besognes les plus vaines auxquelles un homme puisse consacrer ses jours périssables.
Qu'est-ce, en effet, qu'une chronique? Un certain nombre de lignes imprimées où, neuf fois sur dix, sont relatés et commentés des événements d'une parfaite insignifiance: fêtes, mariages, scandales mondains, histoires de comédiens, et ce qu'ont dit ou fait les hommes du jour, qui sont souvent les hommes d'un jour. Ces événements négligeables se passent dans un monde excessivement restreint, dans un très petit groupe humain, et ne deviennent intéressants (quelquefois, et pas pour tout le monde) que parce que ce petit groupe s'agite sur un point imperceptible du globe qui s'appelle Paris. Quant aux commentaires, vous y trouverez, neuf fois sur dix, la philosophie la plus banale, ou la plus vulgaire ironie, ou le scepticisme le plus grossier et le plus accessible, ou même le plus niais pédantisme, et, aux meilleurs endroits, de l'esprit fabriqué, des plaisanteries que l'on sent déduites selon d'immuables formules. La sensation totale est celle d'un vide profond. Quand ces morceaux de style ont quelques mois de date, ou quelques jours, l'insignifiance en est telle qu'ils sont absolument illisibles—à moins qu'on ne prenne un méchant et triste plaisir à constater cette insignifiance même.