Plus je deviens vieux, dit le Nestor du Gil Blas, plus je pardonne à l'amour. Amour coup de foudre, amour-passion, amour-caprice, amour-galanterie, tous les amours que ce grand fendeur de cheveux en quatre qui est Stendhal a décrits et classés, je comprends tout, j'excuse tout; parfois même j'envie...
Mais ce qu'il préfère, je crois, c'est une espèce d'amour en même temps idyllique et mondain, franchement sensuel, mais relevé d'un peu d'illusion, de rêve, d' «idéal» (ce mot revient souvent sous sa plume), l'Oaristys de Théocrite dans un salon de nos jours. Une pervenche intacte fleurit au cœur éternellement jeune de ce Parisien cuirassé d'expérience, durci au feu de la vie de Paris. Il a écrit de très belles pages sur don Juan, et très significatives. Il me semble que nous mettons ordinairement un peu de nous dans l'idée que nous nous faisons de don Juan: celui de M. Fouquier est avant tout naïf, et il est toujours sincère. Il n'a ni cruauté ni vanité; il n'a même pas de curiosités malsaines. Il est à cent lieues du sadisme, qui serait, dans cette théorie, tout le contraire du don-juanisme, C'est proprement le don Juan de Namouna, tiré au clair.
... Vous parlez de vanité! Pour vous, don Juan touche au fat, et, dans son amour des femmes, entre la préoccupation des hommes. Mais c'est là le contraire de l'entraînement d'un «tempérament», et la vanité, chose toute cérébrale, n'a rien à voir avec l'émotion primesautière de don Juan, quand son regard se croise avec celui d'une femme, qu'il voit désormais seule là où il s'est rencontré avec elle... Ne faisons pas à l'amoureux l'injure de mettre de la vanité dans ce besoin de plaire, de connaître et de posséder, que nous flairons en lui à première vue, odor d'amore. Ne lui refusons pas non plus les douces sensations qui viennent du cœur et qui excusent et consolent les abandons des femmes. Le trait caractéristique de don Juan, c'est l'émotion auprès de celles-ci, émotion profonde, naïve, sincère, égale et peut-être supérieure en intensité à l'émotion réglée des hommes qui mêlent l'idée du devoir aux choses de l'amour, encourant par là le juste anathème du poète! N'est-ce pas le cœur qui parle chez lui, quand il trouve Elvire touchante dans les larmes? Mais que serait-il sans les palpitations délicieuses de son cœur, sinon un fou érotique, à livrer aux médecins? Le don Juan honni est peut-être le seul homme qui n'aime jamais sans amour, et, s'il ne se fait pas à lui-même le mensonge de la durée, c'est qu'il ne veut pas être hypocrite, ayant cette religion suprême de ne pas mentir au pied de l'autel qu'il embrasse. Comment l'aimerait-on sans cela? Le matérialiste brutal ferait horreur aux femmes; et c'est à l'idéaliste qu'elles pardonnent leurs douleurs... Nous sentons que, quand il n'aime plus, c'est qu'il aime trop l'amour, dont la femme délaissée n'a pas su lui dire le dernier secret. Il court après l'idéal, et il le répand autour de lui et le laisse derrière ses pas. Il est le poursuivant de l'absolu, qui en fait naître au moins l'idée et le désir à toutes celles qu'il aime...
J'avoue que, pour ma part, je conçois don Juan un peu autrement. Il me paraît que don Juan... (mais oubliez ce que je disais tout à l'heure et croyez que je ne mets rien là de mon propre rêve), il me paraît que don Juan, à le considérer dans Tirso de Molina et dans Molière, sinon dans Byron et dans Mozart, est surtout un grand artiste et un grand orgueilleux. La déclaration superbe que lui prête Molière, et où il se compare à Alexandre et à César, est assez explicite. En somme, il y a trois vies dignes d'être vécues (en dehors de celle du parfait bouddhiste, qui ne demande rien): la vie de l'homme qui domine les autres hommes par la sainteté ou par le génie politique et militaire (François d'Assise ou Napoléon); la vie du grand poète qui donne, de la réalité, des représentations plus belles que la réalité même et aussi intéressantes (Shakespeare ou Balzac), et la vie de l'homme qui dompte et asservit toutes les femmes qui se trouvent sur son chemin (Richelieu ou don Juan). Cette dernière destinée n'est pas la moins glorieuse ni la moins enviable. Un amour de femme est au fond de presque toutes les vies humaines: à certains moments le conquérant même ou le grand poète donnerait tout son génie pour l'amour d'une femme. À ces moments-là celui qui les a toutes ferait envie même à Molière, même à César. Croyez que don Juan le sait, et qu'il en jouit profondément, et que sa royauté lui paraît pour le moins égale à celle des poètes et des capitaines. Ce qu'il veut, lui, c'est jeter des femmes, le plus de femmes possible, toutes les femmes à ses pieds. Et il les compte, et Leporello en tient la liste. Et en même temps qu'il compte ses victimes, il les regarde, il les étudie, il les compare. Il se délecte au spectacle des sentiments les plus violents auxquels une créature humaine puisse être en proie, se traduisant par les lignes, les formes, les mouvements, les signes extérieurs les plus gracieux et les plus séduisants. Il jouit du tumulte et de l'incohérence des pensées, des désespoirs qui se livrent des indignations qui consentent et abdiquent, et des corps vibrants, des cheveux dénoués, des larmes qui voilent et attendrissent la splendeur des beaux yeux. Il se sent le complice élu de la Nature éternelle. Les aime-t-il, ces femmes? Il le croit, il le voudrait. Il sent en lui quelque chose de supérieur à lui-même, de tout-puissant et de mystérieux; et son cœur se gonfle d'orgueil à songer qu'il est, quoi qu'il fasse et sans qu'il sache lui-même pourquoi, le rêve réalisé de tant de pauvres et folles et charmantes créatures. Ce qu'il doit porter en lui, c'est une immense fierté, une curiosité infinie, une infinie pitié, peut-être aussi une terreur de son propre pouvoir, et une obscure désespérance, de ne pouvoir aimer une femme, une seule, à jamais...
Je reviens à M. Fouquier. Ce qu'il a de l'éternel don Juan, c'est tout au moins le mépris des conventions sociales et de la morale mondaine:
... Car voilà où j'en veux venir, à cette simple constatation: il n'y a pas de morale sociale, il y a seulement une franc-maçonnerie mondaine, franc-maçonnerie absurde, aux rites cruels et sanglants, contre qui protestent notre cœur et notre raison. Chercher la loi du monde est même une folie: il n'y a qu'à la subir. Cette franc-maçonnerie établit qu'une jeune fille qui donne son cœur pour un bouquet de roses est perdue, tandis qu'une femme mariée qui le donne par caprice—ou pour un bracelet, comme les lionnes pauvres dont le monde honnête est plein,—n'est pas compromise, pourvu qu'elle y mette un peu d'hypocrisie, etc.
Partout où il voit l'amour, même un petit semblant d'amour, M. Fouquier s'attendrit, il a des tolérances infinies. Je n'ai pas à vous dire son indulgence pour les fautes des femmes, à condition qu'il y ait de l'amour dans leur fait, et un peu de «rêve». Les Ninons même et les Marions sont assez de ses amies, pourvu qu'elles aient quelque bonté et quelque grâce et que leur vénalité ne leur interdise pas tout choix. Il a très finement analysé, et avec grande pitié, l'espèce de sentiment qui pousse les Manons du plus bas étage à avoir des Desgrieux. Il a montré, presque avec émotion et en condamnant sur ce point les railleries vulgaires, ce qu'il y a de touchant dans l'amour, des femmes qui ont un peu dépassé l'âge de l'amour, des amantes mûries et meurtries, qui s'attachent à leur dernière passion avec fureur et avec mélancolie, parce qu'après il n'y aura plus rien, et qui, pour se faire pardonner, pour s'absoudre elles-mêmes et sans se douter du sacrilège, mêlent à leur suprême amour de femme un sentiment d'équivoque maternité.
Cela, c'est la part de l'analyste voluptueux. Mais ce philosophe si indulgent et si raffiné est, comme j'ai dit, un esprit très sain. Personne ne s'est élevé avec plus de force contre certaines aberrations de l'amour. Je ne répondrais pas qu'en flétrissant ces perversions il défende à son imagination de s'y attarder quelque peu, ni qu'il n'éprouve point une sorte de plaisir obscur à prolonger, sur ces objets, sa colère ou sa raillerie (nous sommes faibles); mais il a trop souvent commenté le Naturam sequere, et cette antique devise est trop évidemment la sienne, pour qu'on puisse douter de la sincérité de ses vertueuses indignations. Sa santé d'esprit se reconnaît encore dans tout ce qu'il a écrit sur l'éducation et le rôle des femmes et les questions qui s'y rattachent. Il pense que l'intérêt même et les nécessités de leur profession imposent aux actrices une vie à part, sur la marge de la société régulière. Il aime que tout soit à sa place. Il raille ces maris qui délaissent leurs femmes pour devenir de vrais maris auprès des courtisanes. Il ne croit pas à la conversion de Marion Delorme ni ne la souhaite, et il traite Didier comme un nigaud qu'il est. Sur le divorce et sur les questions qui s'y rattachent, il a des vues d'excellent moraliste et d'homme d'État. Et son bon sens, nourri d'une sérieuse connaissance des hommes, a souvent des hardiesses comme celle-ci, que je recueille sans l'avoir cherchée: «L'idéal trop élevé du mariage est une source de désordres sociaux...»
Volontiers il résoudrait tous les problèmes par l'amour de la femme. C'est une obsession charmante. Si ce néo-Grec, que son culte de la nature n'empêche point de montrer dans les choses religieuses les tolérances tendres et amusées d'un Renan, nous parle d'aventure de l'Assomption ou de la Semaine sainte, il y reconnaîtra les fêtes symboliques de l'éternel amour; il célébrera l'assomption de la femme, Ève ou Vénus anadyomène, et pleurera avec les belles Syriennes sur le cadavre d'Adonis. Il est vraiment chez nous le dernier prêtre de l'amour. La cité qu'il rêve serait la république des grâces et des jeux; le courage même y serait un fruit de l'amour; les femmes y inspireraient l'héroïsme dans la guerre, et elles y conseilleraient les arts de la paix. Sous leur bienfaisante influence, les hommes mettraient un peu de sentiment, d'imagination, de douceur et de pitié dans l'organisation de la société et dans le gouvernement des affaires publiques. Si les hommes savaient encore aimer les femmes, si les femmes connaissaient leur rôle et s'y tenaient pour le remplir tout entier, on aurait une cité idéale, fondée sur la plus délicate interprétation des bonnes lois de nature. Je sais que j'idyllise un peu la conception de M. Fouquier: qu'il me pardonne cette fantaisie. Sérieusement on retrouverait chez lui, tout au fond, un peu des idées de Saint-Simon et d'Enfantin sur le rôle de la femme, moins le mysticisme et le galimatias. Et justement ces idées étaient en germe dans ce XVIIIe siècle que M. Fouquier aime tant, et dont il est.
Je n'ai voulu vous remettre sous les yeux que le côté le plus intéressant de cette mobile et vivante figure de journaliste. Je laisse le critique littéraire (très classique, ainsi qu'il sied à un Marseillais), l'observateur des mœurs contemporaines, le politique militant, le peintre de portraits (voyez ceux de Gambetta, de Rouher, de Lepère, de M. Renan, du duc de Broglie, d'autres encore; ils sont d'une vivacité et d'une justesse de touche incomparables). Et je ne vous parlerai pas non plus de son style, souple, ondoyant, nuancé, dont la facilité abondante est pourtant pleine de mots et de traits qui sifflent, tout chaud de la hâte de l'improvisation quotidienne, avec un fond de langue excellente, mais avec des négligences çà et là, des plis de manteau qui traîne, comme celui de quelque jeune Grec, auditeur de Platon. Et c'est bien, en dernière analyse, dans ce mélange de nonchalance voluptueuse et de bon sens raffiné, de raison armée et de sensuel abandon, que réside le charme original de cet Alcibiade de la chronique parisienne.[Retour à la Table des Matières]