Il est rare qu'en étudiant une œuvre, même celle d'un auteur dramatique ou d'un romancier, on puisse séparer nettement l'homme de l'écrivain et toucher à celui-ci sans effleurer au moins celui-là. À plus forte raison s'il s'agit d'un journaliste. Mais si ce journaliste s'appelle Henri Rochefort, la chose devient tout à fait impossible. Essayez de ne considérer que l'écrivain: la définition de son tour d'esprit tiendra en quelques lignes, et qui ne vaudront presque pas la peine d'être écrites. Mais prenez-le tout entier, et vous vous trouverez en face d'un cas moral des plus intéressants et des plus irritants à la fois, par l'impossibilité où l'on est d'y voir clair jusqu'au fond.
Trop de scrupule et de timidité ne serait point ici de mise. M. Rochefort appartient au public. Il appartient même à l'histoire, et beaucoup plus qu'un grand nombre de ministres, dont vous avez, je pense, oublié les noms. Voilà vingt ans que la place publique entend son sifflet ou son ricanement. L'empire est tombé au son de cette crécelle et, depuis, elle n'a pas cessé de grincer un seul jour. Sur le drame ou la comédie des vingt dernières années, cette face pâle de mime n'a cessé de pencher sa grimace immuable, et qui paraît automatique, comme ces masques que l'on peint au-dessus des rideaux de théâtre, et qui semblent railler tout ce qui s'agite sur les planches.
Elle est singulière, cette tête si connue: longue, maigre jadis, au front proéminent, aux pommettes saillantes, aux yeux enfoncés, aux lèvres serrées, au nez un peu court et comme arrêté d'un coup de ciseau qui a trop mordu: tête tourmentée et bizarre, pleine de protubérances et de méplats, surmontée d'un toupet comme on en voit flamboyer sous le lustre des cirques, et où il y a, en effet, du Méphisto et du clown, et peut-être aussi du chevalier de la triste figure. Qu'y a-t-il sous ce front? Quelle est la vraie pensée qui vit dans ces yeux? Je ne crois pas qu'il soit très facile de le savoir; mais je le chercherai librement, n'apportant ici ni prévention ni haine, mais une curiosité qui, parce qu'elle est très éveillée, ne demanderait qu'à se tourner, s'il se pouvait, en sympathie.
Considérez, je vous prie, d'un côté le genre d'esprit de M. Rochefort et ce que nous savons forcément de ses habitudes et de ses goûts, ce qui dans sa vie privée est au grand jour,—et d'autre part ses opinions et son rôle politique: vous reconnaîtrez que, lorsque je parle d'un problème à résoudre, je ne l'invente point par amour du mystérieux.
I
La forme d'esprit de M. Rochefort se rencontre peut-être aussi chez d'autres; mais il n'est pas d'écrivain, je pense, ni qui ait poussé plus loin cet esprit-là, ni qui s'y soit tenu plus étroitement.
Remarquez comme, dans la littérature de notre temps, tous nos sentiments, toutes nos façons d'être, toutes nos attitudes intellectuelles et morales se sont tendues et exaspérées. Le sentiment de la nature s'est tourné en une adoration sensuelle et mystique; le goût du pittoresque en une poursuite inquiète d'impressions ténues et insaisissables; le goût de la réalité en une recherche morose de ce qu'elle a de brutal et de triste; la tendresse est devenue hystérie et la mélancolie pessimisme. Tout a pris des airs de maladie nerveuse. L'art de la raillerie s'est développé avec le même excès. Il me semble que la plaisanterie de M. Rochefort est à celle de Voltaire ou de Beaumarchais ce que le pittoresque de Michelet est à celui de Buffon, ou l'impressionnisme d'Edmond de Goncourt à celui de Bernardin de Saint-Pierre.
L'esprit de l'auteur de la Lanterne, c'est l'ironie ininterrompue, méthodique et universelle. Cette ironie sans trêve, sans passion et sans choix, c'est proprement la «blague». M. Rochefort est pour moi un des maîtres incontestés du genre.
S'il fallait définir ses procédés, on en trouverait, je crois, deux principaux. C'est, dans le détail, le coq-à-l'âne, sous quelque forme que ce soit, le rapprochement imprévu de deux idées étonnées de se trouver ensemble. Par exemple, la phrase célèbre: «La France contient, dit l'Almanach impérial, trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement.» Pour les grands morceaux, c'est le développement à toute outrance, patiemment poursuivi et poussé jusque dans ses conséquences les plus lointaines et les plus grotesques, de quelque détail ridicule que lui fournit le train des choses. Et presque toujours ce développement se fait sous la forme dramatique (dialogue ou discours), qui ajoute au comique en faisant vivre et parler l'absurde, en le supposant réalisé. Voici, pour me faire entendre et pour me divertir, un exemple que je prends parmi des milliers d'autres à cause de sa brièveté: