Mais, quand on prolonge un peu sa lecture, cette vision toujours et invinciblement grotesque des choses, sans une détente, sans un répit, devient enfin presque pénible, vous secoue d'un petit rire intérieur qui fait mal aux nerfs. Il y a, dans cette gaieté mécanique, une tension féroce, la rage froide d'une éternelle déformation à la Daumier. Et l'on sent très clairement que l'âme secrète de cette raillerie n'est point, comme celle d'autres grands railleurs, l'amour du vrai, du juste ou du bien. Cette raillerie n'a qu'une mesure: c'est, à propos de tout, qu'il s'agisse d'un ridicule ou qu'il s'agisse d'une infamie, le même ricanement méthodique, prolongé par les mêmes procédés de développement. Cette raillerie jouit d'elle-même et de sa propre virtuosité. Comme elle est toujours également outrée, on la soupçonne volontiers d'indifférence au vrai et au faux, au juste et à l'injuste. Et son universalité fait tort à sa violence: partout forcenée, elle ne paraît sérieuse nulle part. Cette blague se résout en une sorte de rhétorique spéciale qui est la forme, moitié naturelle, moitié acquise, de l'esprit de M. Rochefort. En somme, il s'amuse et nous amuse, ne lui demandez rien au delà. Cet esprit est, comme on l'a dit souvent, celui d'un vaudevilliste de premier ordre, rien de moins. Mais peut-être rien de plus.
II
Prenez maintenant sa vie publique, ses opinions, son rôle. Vous pouvez voir que ce n'est pas précisément un rôle de vaudevilliste. Vers la fin de l'empire, ce fut merveille. Il combattit les petits hommes avec de petits écrits qui firent grand tapage. La convenance était parfaite de l'instrument avec la tâche. Il eut alors ce rare bonheur, et qu'il n'a guère retrouvé depuis, de faire une œuvre bonne et juste tout en obéissant à son démon intérieur, d'avoir raison en ayant de l'esprit, et le genre d'esprit dont il est capable. Il n'était alors que républicain parce qu'il suffisait d'être républicain, sans préciser, pour être de l'extrême opposition. Le 4 Septembre porte au pouvoir ce marquis démocrate, cet homme de trop de nerfs qui, parmi les acclamations de la rue, soulevé sur les flots de la foule, pâlit et se trouve mal comme sur les flots d'une mer. Dès lors, partout où sera l'émeute et l'insurrection, même la plus évidemment injuste et folle, même la plus sanglante, vous retrouverez cet insurgé délicat, qui n'aime pas l'odeur du peuple et à qui le peuple fait peur. Il est des absurdes émeutes d'octobre; il est de la Commune, jusqu'au bout. On le déporte. Échappé de Nouméa, il reprend son œuvre de destruction avec plus d'acharnement encore, je ne dis pas avec plus de sérieux. Toute puissance établie, quelle qu'elle soit, l'a pour ennemi implacable. Personne n'a jamais traité les hommes qui ont été au pouvoir avec une plus radicale, ni plus violente, ni plus aveugle injustice. Et tout mouvement de la rue, toute grève en province, même tachée de sang, est sûre de l'avoir pour elle, sans examen. Les pires instincts de la foule, je veux dire ceux qui lui font le plus de mal à elle-même, l'envie, la défiance, la haine, l'appétit de jouir à son tour, il n'a jamais manqué une occasion de les exciter, de les exaspérer, de les pousser à la curée. Toute âme un peu douce, un peu tendre, un peu soucieuse de l'équité, un peu pitoyable à ce peuple dont on n'a guère le droit d'exciter les appétits quand on n'a rien à lui donner, sera effrayée et scandalisée de l'œuvre de M. Rochefort. De toutes les pages qu'il a écrites depuis seize ans, il en est bien peu que je voudrais avoir sur la conscience.
III
C'est peut-être que je n'ai pas l'âme croyante. Mais un révolutionnaire doit l'avoir. Pour professer les opinions de M. Rochefort, il faut être bien sûr de son fait; et cette furie négatrice ne saurait guère aller, semble-t-il, sans un très grand sérieux. Quand on est à ce point convaincu de l'injustice, de l'absurdité, de la monstruosité de l'état social, on ne doit guère trouver que cela prête à rire; du moins on ne doit pas rire toujours. Car il ne s'agit pas ici de bagatelles. Les opinions que paraît avoir M. Rochefort sont de celles qui s'accordent le moins avec la gaieté des coq-à-l'âne et la plaisanterie de Duvert et Lauzanne. Je comprendrais plutôt ici l'éloquence tendue, travaillée, mais bien sincèrement haineuse, et sérieuse après tout, d'un Jules Vallès. Mais le badinage de M. Rochefort offense ma simplicité d'esprit. Chose surprenante, Nouméa même, la solitude, la souffrance, les épreuves de toutes sortes n'ont pu donner à ses haines ni à ses convictions une forme sérieuse. Il est revenu des antipodes aussi badin qu'il y était allé.
Je me dis malgré moi:—Un homme qui souffre de la grande misère du peuple et de toutes les horribles iniquités sociales et qui fait profession de ne point s'y résigner, j'ai beau faire, je ne puis me le représenter sous les espèces d'un boulevardier qui fait des mots. Les apôtres de la primitive Église pratiquaient peu le calembour, et je conçois mal Spartacus vaudevilliste. Quand un homme passe son temps à attiser les haines des souffrants, à provoquer la révolution sociale, à faire tout, sous prétexte que le monde va mal, pour qu'il aille plus mal encore, il faut qu'il soit bien persuadé de la justice de son œuvre, et cette foi ne suppose pas un très grand fond de gaieté ni surtout une humeur de plaisantin. Si cet homme écrit, j'imagine que ce sera comme M. Élisée Reclus ou le prince Kropotkine,—avec fougue, avec éloquence, avec gravité,—peut-être pas sans déclamation, mais à coup sûr sans «fumisterie». Non, décidément, il y a pour moi je ne sais quelle incompatibilité entre l'esprit de M. Rochefort et l'esprit de la cause qu'il défend. La phrase de Giboyer sur Déodat «tirant la canne et le bâton devant l'arche» et «appliquant la facétie à la défense des choses saintes», si vous supposez un moment qu'il s'agit de l'arche de la Révolution, croyez-vous que cette phrase conviendrait si mal à M. Rochefort?
Ajoutez que la vie de ce grand railleur (comme son style) paraît se moquer fortement de ses opinions. Certes je comprends que les actions des hommes ne soient pas toujours gouvernées par une logique rigoureuse, et même je ne désire pas qu'elles le soient: la variété du monde y perdrait. Je ne me fâche point que Sénèque écrive, à la cour de Néron, sur le mépris des richesses. Ce n'est là qu'un exercice littéraire qui ne tire point à conséquence. Mais ce serait, je pense, faire à M. Rochefort la plus cruelle injure que de prendre son œuvre de journaliste pour une série d'exercices littéraires, car ces exercices ont fait et feront peut-être encore couler du sang. Il faut donc bien qu'il ait la foi: s'il ne l'avait pas, il serait trop à plaindre. Mais alors il me semble qu'un certain degré d'outrance dans certaines doctrines impose absolument à celui qui les professe une vie qui ne les contredise point. Une âme simple et qui connaîtrait seulement le rôle politique de M. Rochefort se le figurerait volontiers vivant à peu près de la même façon que M. Élisée Reclus ou que le comte Tolstoï. Or je n'entre point ici dans la vie privée du joyeux pamphlétaire, et je ne me sers que de ce qui traîne dans tous les journaux: mais tout le monde sait que ce Parisien accompli est grand parieur aux courses, grand collectionneur de tableaux, et qu'il mène enfin la vie que nous voudrions tous mener. Je ne m'en indigne point et, rassurez-vous, je vous fais grâce ici d'un développement facile. Ce que j'admire, par exemple, c'est la bonté, la crédulité, la stupidité de ce peuple qui a si longtemps pris et qui prend peut-être encore M. Rochefort pour un de ses prophètes. C'est bien fait, après tout, et cette stupidité excuse presque les artistes en démagogie. Et puis, qui sait si le prolétariat n'est pas fier d'avoir un chef qui est marquis, qui possède des objets d'art et qui s'amuse? Ainsi les serfs, comme dit quelque part M. Renan, jouissaient de la puissance et de la richesse de leur seigneur et étaient heureux en lui. Rien ne change, même quand tout paraît le plus changé. Pourtant on m'assure que les électeurs même de Paris commencent à s'aviser de la contradiction qui m'occupe. Naturellement ils en sont plus choqués que moi, qui ne la considère que comme un problème moral fort intéressant. M. Rochefort disait un jour: «Je ferai descendre des faubourgs, quand je voudrai, deux cent mille hommes.» Ce n'est peut-être pas lui qui les ferait descendre aujourd'hui.
IV
Voilà donc une vie et un rôle, des opinions et un esprit passablement contradictoires. Cette contradiction, comment la résoudre? La question de la sincérité de M. Rochefort se pose forcément, on ne saurait l'éviter. La réponse qui s'offre tout d'abord, c'est que peut-être il joue la comédie, par intérêt et par plaisir. Mais je ne m'y arrêterai pas, pour deux raisons. Premièrement, je n'ose pas pousser l'indiscrétion jusque-là. M. Rochefort n'est pas de mine à se laisser demander trop directement des comptes. Il a gardé, dans la société contemporaine, quelque chose de la fière allure de ces aventuriers d'autrefois qui, vivant dans des sociétés moins munies de police et de gendarmes, payaient de beaucoup de courage le droit de faire à leur guise et de n'être point jugés tout haut. Si M. Rochefort joue la comédie, il veut bien qu'on s'en aperçoive, mais il ne souffre point qu'on le dise. Ce révolutionnaire tintamarresque a des balafres sur la peau et, je pense, quelques balles dans le corps. Ce secret irritant de sa sincérité ou de sa feintise, il le garde derrière son épée de gentilhomme.
Puis, résoudre la difficulté en affirmant sa duplicité volontaire, ce serait un peu trop simple et grossier. Il est tant de sincérités mitigées et de mensonges à demi sincères! Savons-nous nous-mêmes exactement ce que nous sommes? Les circonstances et l'habitude nous pétrissent et nous façonnent plus qu'on ne peut l'imaginer. Nous croyons toujours un peu ce que nous aurions intérêt ou plaisir à croire. Nous sommes dupes de notre rôle, dupes de ce que nous faisons pour duper les autres. Le masque que nous avons choisi finit par coller à notre peau, devient notre vrai visage. Le mensonge comme la sincérité comporte une foule de nuances. Qui n'a senti cela? Souvent, les impressions littéraires et autres qu'il m'est arrivé de traduire ici, je ne sais pas trop si je les ai écrites parce que je les éprouvais, ou si je les ai éprouvées parce que je les avais écrites...