Il se pourrait que le cas de M. Rochefort fût moins un cas moral qu'un cas littéraire; que l'intransigeance croissante de son rôle public correspondît moins au développement d'une conviction qu'à celui d'un certain tour d'esprit, et que ce développement n'eût été déterminé que par des événements extérieurs. Notez que le genre de plaisanterie qui lui est naturel implique, même quand il est inoffensif, une attitude d'insurrection, et qu'il contient en puissance, si j'ose dire, tout un infini de révolte. Cet esprit a besoin d'être dans l'opposition extrême pour trouver tout son emploi, pour jeter tout son éclat, pour valoir tout son prix, pour sortir et se déployer tout entier. Or, ce point de l'extrême opposition s'étant toujours déplacé et reculé depuis vingt ans, M. Rochefort a suivi, simplement. Il est constamment allé là où il pouvait avoir tout son esprit. Ce n'est pas lui qui a changé, mais le terrain où il lui était permis d'être tout lui-même. Il n'est pas l'homme d'une foi, mais l'homme d'un tempérament et d'une situation toujours relative et mobile. Que dis-je? il est l'homme de la Lanterne. Il est condamné à faire la Lanterne toute sa vie. Or la lanterne d'aujourd'hui ne peut plus être celle d'il y a dix-huit ans. C'est à présent le falot qui conduit dans la nuit les bandes de Germinal et où les émeutiers allument leurs torches. Qu'importe? Le lanternier n'en peut mais: il faut qu'il fasse jusqu'au bout sa tâche de lanternier. Songez donc: si on allait lui prendre sa place? S'il trouvait plus insurgé que lui? Il serait perdu d'honneur, j'entends d'honneur littéraire. Sa lanterne le mène plus qu'il ne la porte, et tout ça, c'est de la littérature.
Mais ce n'est pas nécessairement de la comédie. Il y a de grandes chances pour que M. Rochefort soit à peu près persuadé de ce qu'il écrit. Il a souffert pour sa cause; et si peut-être il n'avait pas la foi avant son exil, il a bien pu l'avoir après: on ne veut point avoir souffert pour un simple jeu d'esprit. Puis, les idées dont il s'est fait le champion violent et facétieux supposent en même temps certaines croyances et certaines haines. Peut-être n'a-t-il point les croyances dans leur plénitude; mais les haines, je pense qu'il les ressent avec une complète sincérité. Si je ne garantis point qu'il aime le peuple à la façon des apôtres mystiques de la révolution sociale, je suis sûr qu'il déteste du meilleur de son âme les représentants officiels de l'égoïsme bourgeois et de l'hypocrisie parlementaire. M. Rochefort croit pour le moins à ses négations. Et vraiment, quand je disais tout à l'heure qu'il n'y avait rien autre chose dans son fait que le développement d'un tempérament littéraire, je me trouvais affirmer, par un détour, sa sincérité. On doit être fort tenté de croire aux idées qui vous donnent le plus d'esprit. Et lorsqu'on a soutenu ces idées tous les jours pendant vingt ans, on a encore plus tôt fait d'y croire, ne fût-ce qu'aux heures où l'on écrit. Le contraire serait trop malaisé, exigerait une trop difficile surveillance de soi, un dédoublement trop laborieux. Dans le cas de M. Rochefort il est beaucoup plus simple d'avoir la foi,—sauf à l'exagérer quand on la proclame, et à l'oublier le reste du temps.
Quelqu'un me dit: «Quand ce serait une comédie (et ce n'en est pas une), ce pourrait être une comédie fort excusable, pour des raisons qui nous échappent. Qui donc connaît le fond des choses? Le personnage que nous jouons, par nécessité ou par goût, ce que nous livrons de nous-mêmes au public, c'est rarement nous tout entiers, et, comme dit Balzac, «nous mourons tous inconnus.» Tel qui, dans son journal, sème l'outrage et la révolte; tel qui, moitié par tempérament, moitié sous la pression des circonstances, a fait de la démagogie sa carrière, est l'homme le plus doux, le meilleur ami, le père de famille le plus tendre et le plus dévoué. Il aime, pour lui-même et pour les siens, la vie large et facile, et son humeur généreuse lui a mis sur les bras des charges de toutes sortes. Et c'est pour y suffire qu'il encourage les grèves et les émeutes et que, sur son journal lu dans les faubourgs, sa plume de fin lettré fait parfois, comme sur un tablier de boucher, des éclaboussures de sang. Le jour où il serait moins injuste et moins enragé, tout ce qui vit de lui en pâtirait. Les pires violences de son rôle public s'expliquent par ses vertus privées. C'est parce qu'il a bon cœur chez lui qu'il souffle la haine dans l'âme obscure des foules. Peut-être a-t-il des moments où il est las de ce rôle d'insulteur et d'énergumène, où il voudrait bien se reposer, où lui-même ne croit plus guère à ses haines, où l'envie le prend d'être équitable, ou simplement indifférent—comme tout le monde, d'être tout bonnement de l'opinion des honnêtes gens et des femmes aimables chez qui il fréquente. Mais l'indifférence ou l'équité, c'est le tirage de son journal qui baisse, c'est sa popularité qui décroît, c'est sa signature qui se déprécie. Or il a besoin d'argent, de beaucoup d'argent,—et non pas seulement pour lui. Il a des devoirs onéreux à remplir. Donc à la tâche! La démagogie est une galère dont il est le forçat. Il reprend sa plume, il insulte par habitude, il calomnie sans y trouver le moindre plaisir,—parce qu'il faut vivre. Horrible métier, bien digne de compassion! Mais aussi comment voulez-vous que ceux qui l'exercent ne finissent pas par s'y laisser prendre? Si peut-être ils ont quelquefois des doutes et soupçonnent le mal qu'ils font, cette impression doit passer vite; les extrêmes conséquences des paroles mauvaises qu'ils écrivent sont si lointaines et si aléatoires! Et ce qui les rassure encore plus, c'est que justement ils font cela comme un métier, et qui n'est pas toujours divertissant: comment ce qui est parfois si ennuyeux pourrait-il être coupable? Ils font du journalisme démagogique avec la sécurité de conscience d'un employé qui va tous les jours à son ministère.
Mais je ne prétends pas que toutes ces réflexions se puissent appliquer à M. Rochefort.
Quel que soit d'ailleurs le degré de sa sincérité, j'imagine que (sauf les heures inévitables de lassitude et de dégoût) il doit plutôt éprouver de singuliers plaisirs à soutenir son personnage. Et ces plaisirs doivent être d'une espèce assez rare et délicate pour qu'il soit fort éloigné d'y renoncer jamais.
Je ne sais si ce qu'on m'a dit est vrai, que M. Rochefort est au fond très fier de sa noblesse, et de remonter à Louis le Gros, et qu'un jour, comme on lui rappelait que sa famille avait été alliée aux Talleyrand, il laissa entendre que tout l'honneur était pour eux. S'il en est ainsi, il ne pouvait mieux faire que de quitter son titre: c'était le meilleur moyen pour qu'on l'en fît continuellement souvenir. On le lui rappelle tous les jours, et l'on croit être très malin; mais il en est ravi, et jamais marquis n'a tant joui de son marquisat.
Il jouit aussi de son esprit, et plus que personne. Nous lui reprochions tout à l'heure, assez ingénument, de n'être jamais grave en exprimant des opinions qui supposent pourtant beaucoup de sérieux. Mais voudriez-vous que ce gentilhomme fût révolutionnaire à la façon d'un pilier de club, d'un ouvrier mécanicien grisé de mauvaises brochures socialistes? Vous pensez bien qu'il n'y a dans son cas ni naïveté ni mysticisme. Il n'est point révolté comme ce pauvre diable d'Étienne Lantier dans Germinal, mais plutôt à la manière des seigneurs-bandits qui se soulevaient jadis contre le pouvoir royal, par orgueil, par humeur mutine et batailleuse. Au reste il n'a point de doctrine. A-t-il jamais dit expressément qu'il fût socialiste, communiste, collectiviste ou autre chose? Dès lors tombent quelques-unes des accusations dont on pourrait le charger. Il s'adresse moins aux appétits des malheureux qu'à leurs instincts de révolte, et cela par goût naturel. Mais il ne les trompe pas, il ne leur promet rien. Il agite pour agiter. Il sait qu'il n'a rien à mettre à la place de ce qu'il veut renverser, et il s'en moque bien! Il voit très clairement la niaiserie ou la méchanceté de quelques-uns de ses collaborateurs en révolution; mais il jouit de son encanaillement, de son déclassement intellectuel et moral, qui du reste a fait presque toute sa renommée. Il a la joie de sentir qu'il domine, qu'il dirige, qu'il a dans sa main des milliers de misérables qui croient en lui et qui pourtant lui sont aussi étrangers que possible et qu'il n'aime pas. La profondeur de leur crédulité doit lui paraître d'un comique inépuisable et quelque peu effrayant. Il jouit de ce qui nous scandalise, du paradoxe de sa double vie. Il jouit de cette volontaire perversion de sentiments qui lui fait, comme on a dit, outrager ce qu'au fond il estime et exalter ce qu'il méprise. Ou bien peut-être jouit-il de mépriser ceux avec qui il combat tout en haïssant ceux qu'il attaque. Tout cela fait quelque chose d'un tant soit peu méphistophélique.—Mais, pour ne rien omettre, je me figure qu'il y a encore autre chose chez M. Rochefort, un sentiment ou un instinct plus sérieux. Il se dit apparemment qu'étant toujours, sans examen, sans nul souci de l'équité, l'ennemi des puissances établies, il a des chances d'avoir raison une fois sur deux. C'est une belle proportion: qui donc est sûr d'avoir raison plus souvent que cela? Puis il songe que, si dans un ou plusieurs siècles, la forme actuelle de la société se trouve radicalement changée, à cette distance tous les révoltés d'aujourd'hui, pêle-mêle, passeront pour des précurseurs et sembleront avoir travaillé pour l'avènement de la justice... Décidément le rôle de révolutionnaire artiste comporte des plaisirs si distingués qu'on est presque excusable d'y sacrifier un peu de sa conscience.
Je crains, en finissant, d'avoir encore embrouillé par trop d'explications ce que j'espérais éclaircir. Mais, si ces explications vous semblent contradictoires, vous êtes libre de choisir entre elles. Ou bien, si vous êtes philosophe, vous les prendrez toutes à la fois, précisément parce qu'elles sont contradictoires. Enfin, si cela vous va mieux, vous pourrez dire qu'il n'y avait rien à expliquer. M. Rochefort est peut-être beaucoup plus simple que je ne l'ai vu, soit en bien, soit en mal. Ce qui trompe, ce qui fait qu'on lui prête des complications de pensée et de caractère, c'est la bizarrerie de sa silhouette et le pittoresque de sa destinée. Mais au fond, rien de plus uni, de plus cohérent que l'âme d'un sectaire ou d'un forban. M. Rochefort a, je crois, l'une de ces deux âmes avec l'esprit d'un boulevardier. Voilà tout.[Retour à la Table des Matières]