J'ai eu la première dans un endroit où l'on ne songerait guère à aller la chercher. C'est le soir, dans un recoin de l'Exposition des colonies, entre dix et onze heures. La foule est au Champ-de-Mars, à la Tour, aux fontaines lumineuses. Ici, à l'Esplanade, tout se tait. En choisissant bien sa place, on voit, à la clarté bleuâtre des lampes électriques, toutes sortes d'édifices bizarres se renverser, très nets, dans un petit étang. Un vrai paysage de potiche! De temps en temps des silhouettes d'Arabes, de nègres, d'hommes jaunes, glissent silencieusement. On se croirait perdu, seul, tout seul, dans un pays magique, dans une ville de féerie...

Le lendemain, comme j'allais voir des parents que j'ai en Beauce, j'ai attendu longtemps un train dans une petite gare, sur une ligne «d'utilité locale». Oh! la détresse de cette maisonnette solitaire, dans l'immense plaine, au soleil couchant, le jardinet près de la voie et, à droite et à gauche, les rails qui fuient, luisants sous la pâle lumière oblique, et se rejoignent à l'horizon!... Ce jour qui tombe, ce chemin droit, tout droit, qui vient de là-bas et qui va là-bas, tout exprime avec une force et une simplicité merveilleuse l'idée de passage et de fuite. Et alors j'ai eu plaisir à songer que l'homme, demi-employé, demi-paysan, qui roulait mes colis, avait quelque part, au village voisin, un toit, un lit, une soupe qui l'attendaient, un foyer indigent, mais stable et attaché au sol... Ne vous est-il jamais arrivé, ma cousine, quand vous voyagez la nuit, d'être tout attendrie en apercevant, par la portière, les fenêtres éclairées de quelque pauvre maison, un coin d'intérieur, des têtes autour d'une lampe, et d'en avoir tout à coup le cœur serré de regret et de tristesse? Tant il est vrai que nous portons en nous un égal et contradictoire besoin de mouvement et de repos, et que, lorsque nous avons l'un, nous souhaitons l'autre. Et tant pis si ce que je vous dis là n'est pas neuf. C'est qu'en effet notre misère est vieille comme le monde.


Paris, 31 juillet.

Ma cousine,

Je suis rentré à Paris, hier, et j'ai eu bien de la peine à regagner ma rue, à cause de la foule qui attendait le shah de Perse. Il y avait des gens entassés jusque sur le pont de l'Europe. Ceux-là voulaient, faute de mieux, voir le train où était le shah! Comment espéraient-ils reconnaître ce train? Et en quoi ce train, surtout vu d'en haut, pouvait-il bien différer des autres trains? Je ne sais; mais soyez sûre que, le soir, ils ont tous raconté qu'ils avaient vu le shah de Perse et que, ce matin, ils croient l'avoir vu.

M. Carnot a souhaité la bienvenue à ce souverain des Mille et une Nuits. Que lui a-t-il dit? Ceci, j'imagine:

—Sire, nous avons toujours pensé le plus grand bien de la Perse. Nos bonnes relations avec elle datent de Charlemagne. Elle a toujours été pour nous le pays par excellence du luxe oriental, et aussi le pays des contes moraux, des bons vizirs qui se déguisent et se mêlent au peuple pour connaître ses besoins et pour porter remède aux misères et aux injustices cachées. Le souvenir de la région merveilleuse où vous régnez est lié dans nos mémoires à deux des plus fins chefs-d'œuvre de notre littérature, Zadig et les Lettres persanes. Enfin, une Providence ingénieuse a voulu qu'au moment de votre troisième voyage en France le président de la République portât justement le nom d'un de vos poètes, de Saadi, le poète des roses.

Tout cela doit vous disposer en notre faveur. Vous êtes d'ailleurs un homme d'un esprit lucide et modéré. Vous n'êtes point comme ce fou mélancolique de Xerxès, votre prédécesseur très indirect, qui faisait donner le fouet à la mer et qui, voyant défiler son innombrable armée, se mettait à pleurer en songeant que pas un de ces hommes ne vivrait dans cent ans. Vous avez déjà pris sur nous, principalement sur l'extérieur de notre vie et sur les commodités de notre civilisation, des notes remarquables de précision et de netteté. Je voudrais que vous fissiez effort, cette fois, pour pénétrer, s'il se pouvait, jusqu'à notre âme, et pour la comparer à celle des autres peuples que vous venez de voir. Je serais curieux de savoir si, dans votre esprit, nous perdrions à la comparaison. Je vous prie seulement de ne pas trop vous arrêter à notre état politique et de ne pas nous juger sur ce que vous pourrez en apercevoir. Nous sommes, voyez-vous, dans une période de transition—comme toujours, d'ailleurs.

Pendant que vous vous instruirez ici, nous ne ferions peut-être pas mal d'envoyer en Perse quelques-uns de nos politiciens. Vous emporterez de chez nous des lampes nouveau modèle, des téléphones et des articles de Paris. Peut-être qu'ils apprendraient là-bas l'amour du repos, le dégoût des vaines agitations, et qu'à leur retour ils sauraient mettre, dans la conduite des affaires et le gouvernement des hommes, un peu de la sérénité, de la bonhomie, de la sagesse ferme, mais détachée et souriante, des bons vizirs de vos légendes. Si cet échange se pouvait faire, c'est nous, sire, qui vous serions redevables.