Paris, 7 août.

Il va sans dire qu'elle était fort brillante, la soirée d'hier à l'Opéra. Mais je vous le dis en secret, ma cousine, je ne suis pas très sûr que le shah s'y soit amusé. Et je ne crois pas, en effet, qu'une représentation de ce genre soit ce qu'il y a de plus propre à éblouir ou à divertir un monarque d'Orient, un roi Mage.

Comme spectacle, cela doit lui sembler médiocre, car il a mieux chez lui. Il est certain que son palais et ses jardins de Téhéran et la multitude bariolée de ses serviteurs et de ses femmes lui offrent des tableaux beaucoup plus riches et plus éclatants que la salle de l'Opéra, même avec toutes les chandelles allumées et des habits verts d'académiciens dans les loges. L'Orient est, pour nous-mêmes, pour nos poètes et nos peintres, le pays somptueux et pittoresque par excellence. Ce ne sont donc pas nos pauvres «splendeurs» qui peuvent étonner le roi des rois. Ce qui peut lui inspirer pour nous quelque considération, c'est la galerie des Machines, c'est la Tour, ce sont nos usines et, si vous voulez, les magasins du Bon-Marché et du Louvre. Mais ce n'est point l'Opéra.

Le divertissement a dû lui paraître à peu près nul. Sans doute il a pris quelque plaisir aux ballets. Encore a-t-il trouvé, j'en ai peur, que les danseuses étaient trop loin de lui, et que leurs mouvements étaient trop rapides. Il y avait de l'impatience et du découragement dans la façon dont il manœuvrait sa lorgnette. Quant aux scènes chantées ... d'abord, il n'y a rien compris (moi non plus, du reste); puis je crains bien que les personnages, le roi trop petit, la Chimène trop grande, le Rodrigue trop gras, criant et gesticulant avec fureur sur le bord de la scène, ne lui aient paru absolument ridicules. J'imagine qu'ils ont produit sur lui (avec moins d'horreur peut-être et plus d'ennui) le même effet que les acteurs annamites ont produit sur moi l'autre jour.

Si le shah m'avait fait l'honneur de me prendre pour guide, je l'aurais conduit à l'Eden et aux Folies-Bergère; au café-concert, pour y entendre Paulus; au bal de l'Élysée-Montmartre, aux Halles à quatre heures du matin, etc. Je l'aurais fait dîner au café Anglais, au bouillon Duval, et chez trois ou quatre de mes amis, de conditions sociales différentes... Mais il s'en ira, comme les autres fois, n'ayant vu de Paris qu'un vain décor. Sa présence officielle suffit à altérer profondément le caractère des spectacles auxquels il assiste. Si on nous lâchait huit jours dans Téhéran, nous connaîtrions mieux Téhéran que le shah ne connaît Paris après trois voyages. Plaignons les rois, ma cousine. Ils n'ont qu'une vision du monde arrangée, et les choses ne sont pas sincères pour eux.


G..., 13 août.

Ma cousine,

La saison est venue où les bourgeois de Paris se répandent dans les villas, chalets, pavillons et cottages,—et le plus grand nombre dans les hôtels,—autour des casinos. Ils appellent cela être en villégiature. Mais c'est la ville à la campagne ou au bord de la mer: ce n'est point la campagne.