De mon temps, ma cousine ... (c'est étonnant comme, à la campagne, je deviens laudator temporis acti), de mon temps, la distribution des prix était une fête pour tout le village. Non seulement la cérémonie était publique, mais elle était tout à fait brillante et fastueuse. On chantait des chœurs et des chansons, on récitait des fables et des poésies, on représentait des drames. Il y avait un vrai théâtre: un plancher sur des barriques, des «poinçons», comme on dit ici, et ce théâtre était décoré de tapis, de rideaux de lit, et de guirlandes, et d'écussons. Moi qui vous parle, j'y ai plusieurs fois joué la comédie.
Dame! ce qu'on jouait là n'avait aucun rapport avec les pièces du Théâtre-Libre, sinon peut-être une aimable gaucherie de composition. Ces morceaux dramatiques étaient, je pense, l'œuvre de quelque digne abbé ou de quelque vertueuse demoiselle. Je me rappelle un drame qui avait pour titre le Sorcier du Village ou le Vol et le mensonge découverts. L'action se passait chez un marquis. (Pourquoi un marquis?—Parce que cela est distingué.) Un valet de chambre, en serrant dans la table de jeu les jetons d'argent (nous sommes dans le plus grand monde), s'aperçoit que le compte n'y est pas. Or, les enfants du marquis et leurs petits camarades se sont, le jour même, amusés avec ces jetons. Quel est le voleur? Pour le découvrir, le marquis s'adresse au père Robert, qui est une manière de sorcier. Le père Robert apporte un coq dans un panier et dit aux enfants:
—Chacun de vous va caresser mon coq; vous entendrez le tapage qu'il fera quand il sera touché par le voleur!
J'aime mieux vous dire tout de suite, ma cousine, que ce coq est tout barbouillé de suie. Les innocents lui passent de bonne foi la main sur le dos; mais le coupable fait semblant, et ce sont ses mains restées propres qui le dénoncent. Je trouvais cela très spirituel et très comique vers l'an 1860.
Le voleur s'appelait Marc d'Orgeville! Je m'en souviens, car c'était moi; et j'étais fier de porter un si joli nom, mais désolé de jouer un si vilain personnage. On n'avait osé donner ce rôle à aucun autre écolier, «crainte de mécontenter les parents» (le trait n'est-il pas amusant?), et l'on m'avait fait comprendre que je devais me sacrifier...
Et le lendemain, à l'école des sœurs, les petites filles jouaient Caroline de Montfort ou la Calomnie confondue et l'innocence reconnue. Un drame joliment touchant, ma cousine; un drame que j'ai su par cœur et dont je puis encore vous citer le commencement:
«Que je plains cette chère Caroline de Montfort! que de pleurs elle me fait verser!... Née de parents d'une illustre origine, elle n'était pas destinée à gagner sa vie comme une simple ouvrière. L'immense fortune que M. de Montfort, son père, avait acquise à l'île Bourbon...»
Ici je ne sais plus.
On a supprimé ces divertissements, sous prétexte que les répétitions faisaient perdre du temps aux élèves. C'est une erreur, ma cousine; on ne répétait qu'après la classe du soir. Et, quand même on eût dérobé quelques heures à la grammaire ou à la géographie, la perte n'était-elle pas heureusement compensée par la petite excitation intellectuelle et par l'humble commencement de plaisir artistique que ces exercices innocents apportaient aux jeunes acteurs? Et puis, les spectateurs étaient si contents! Tout le pays était là; des bonnes femmes pleuraient d'attendrissement. C'est à ces fêtes enfantines que beaucoup de braves gens de chez moi ont dû de ne pas mourir sans «être allés au théâtre».
J'ai pour voisin un vieil instituteur en retraite qui partage là-dessus tous mes regrets. En sortant de cette distribution des prix dont la sécheresse m'avait navré, je suis allé le trouver dans son petit jardin. Nous avons causé longtemps sous sa tonnelle et, de fil en aiguille, il en est venu à me confier ses sentiments secrets touchant les dernières réformes de l'enseignement primaire. Je vous les rapporterai dans ma prochaine lettre, et je suis sûr, ô ma sérieuse et rurale cousine, qu'ils vous intéresseront.