G..., 30 août.
Je vous disais, ma cousine, qu'en sortant de la distribution des prix de l'école des garçons j'étais entré chez mon voisin, l'ancien instituteur. C'est un fort brave homme, très estimé dans la commune, où il a fait la classe pendant trente-cinq années, en sorte qu'il tutoie les trois quarts des habitants. J'ai causé assez longtemps avec lui; je lui ai demandé son avis sur les dernières réformes de l'enseignement primaire, et il m'a ouvert son cœur. Sans doute, il est un peu défiant des nouveautés, comme beaucoup de vieillards; mais, enfin, il me parlait de choses qu'il connaît bien, et il en parlait avec une assurance qui m'a impressionné.
«Monsieur, m'a-t-il dit, c'était très bien comme c'était, et il ne fallait rien changer. Et d'abord, à quoi bon les nouveaux programmes, je vous le demande, alors que les neuf dixièmes des enfants de la campagne ont évidemment assez à faire, dans leurs cinq ou six années d'école, d'apprendre la lecture, l'écriture et les quatre règles? Si quelques-uns, plus intelligents, ont du temps de reste pour autre chose, c'est à l'instituteur de voir ce qu'il peut bien leur montrer par surcroît. Moi, quand par hasard j'avais des élèves un peu plus malins que leurs camarades, je tâchais tout bonnement de leur enseigner ce que je savais moi-même: un peu de géographie, les grands faits et les anecdotes de l'histoire de France, le dessin linéaire et les tout premiers rudiments de la physique, de la chimie et des sciences naturelles. Pas besoin de programmes pour cela!
«Et leur gratuité, monsieur! Cela paraît plus juste, oui. Mais si vous saviez comme c'est mauvais dans la pratique! Autrefois, quand c'étaient les parents qui payaient les mois scolaires, ah! je vous réponds qu'ils envoyaient régulièrement les enfants! Aujourd'hui, ces gamins manquent l'école pour un oui, pour un non. La gratuité a tué l'assiduité. Puis, les parents, jadis, en voulaient pour leur argent; ils s'occupaient du progrès des enfants, ils s'en informaient auprès du maître; c'était quelquefois ennuyeux pour lui; mais cela le stimulait, le tenait en haleine, et souvent aussi cela établissait entre lui et les familles des relations agréables et cordiales. Aujourd'hui, l'instituteur reste un étranger dans la commune; les parents ne le connaissent guère plus que le percepteur ou le directeur de l'enregistrement. Il n'a pas, comme jadis, un intérêt direct à ce que tous ses élèves apprennent quelque chose. Il fait sa besogne à la façon d'un employé. Il peut se moquer des plaintes et des réclamations des parents; il n'a qu'à leur répondre: «Pour ce que ça vous coûte!» Il était peut-être trop dépendant jadis. Il lui arrivait d'être opprimé par le curé. Mais je me demande s'il n'est pas trop indépendant à l'heure qu'il est. Ne relever que de sa conscience, et de l'«autorité centrale»,—toujours lointaine,—c'est vraiment trop commode pour la paresse!
«Vous me direz qu'il y a, pour réveiller le zèle de l'instituteur, le certificat d'études, ce baccalauréat de l'école primaire. Ah! oui, parlons-en! Tranquille comme il l'est du côté des parents, l'instituteur n'a déjà que trop de pente à négliger les pauvres petits gars à tête dure qui forment nécessairement la majorité de la classe. La préoccupation du certificat d'études les lui fait délaisser complètement, pour ne s'intéresser qu'aux trois ou quatre élèves capables de lui faire honneur. Car c'est sur le nombre des certificats d'études obtenus par les écoliers que les inspecteurs ont pris l'habitude de juger le maître.
«Le résultat? C'est que vous avez des classes avec un premier banc pour la parade et la montre, un premier banc imperturbable et seriné comme un perroquet, et vingt autres bancs qui ne savent rien de rien! Et voyez-vous, monsieur, cette belle institution du certificat corrompt, si j'ose dire, les élèves aussi bien que l'instituteur. Tel de ces galopins diplômés se croit un personnage, s'estime fort au-dessus de ses parents, rechigne pour travailler la terre et louche du côté de la ville.
«Enfin, on donne aujourd'hui trop de vacances. De mon temps, nous avions un mois tout juste, le premier de l'an, la moitié de la semaine sainte, et c'était tout. Aujourd'hui, ils ont au moins six semaines de grandes vacances, cinq ou six jours au premier de l'an, dix jours à Pâques, deux jours au 14 juillet, etc. Les enfants oublient à mesure ce qu'ils ont appris, et les parents ne savent que faire d'eux...
—«Mais alors, mon cher voisin, si on vous avait octroyé, à vous, tous ces congés du temps que vous étiez en exercice, vous les auriez donc refusés?
—«Non, monsieur, parce que l'homme est faible. Mais ma raison aurait protesté en dedans...»