Je n'ai fait que résumer très brièvement, ma cousine, les propos de mon vieux voisin. Car toutes ses affirmations étaient longuement développées et appuyées d'exemples. Je ne vous les donne point pour irréfutables, et même j'y soupçonne un peu d'exagération et de maussaderie. Mais j'y sens aussi une part de vérité. Vous l'y démêlerez mieux que moi, vous qui êtes grande fondatrice et bienfaitrice d'écoles primaires et qui pouvez voir les choses de près.
Paris, 4 septembre.
J'ai feuilleté ce matin, ma cousine, les Nouvelles chansons à dire et à chanter du bon Nadaud. L'aimable homme y a mis une préface touchante, où il nous raconte un des grands chagrins de sa vie.
Connaissez-vous cette histoire? Il y a quelque trente ans, Nadaud se trouva invité à dîner le même jour chez Lamartine et chez la princesse Mathilde. Il vénérait l'un, mais il se crut obligé d'aller chez l'autre, car une princesse est une princesse. Or, il paraît qu'en recevant la lettre d'excuses de Nadaud, Lamartine, un peu piqué, se mit à fredonner: Chansonnier, vous avez raison! et s'amusa à improviser un couplet sur ce thème.
Ce couplet, le voici à peu près tel qu'il a couru:
Hier le vaincu de Pharsale
M'offrait un dîner d'un écu.
Le vin est bleu, la nappe est sale:
Je n'irai pas chez le vaincu.
Mais que la cousine d'Auguste
M'invite en sa riche maison,
J'accours, j'arrive à l'heure juste.
—Chansonnier, vous avez raison!
L'épigramme était tout à fait injuste et cruelle, et Nadaud en fut profondément affligé. Lamartine, l'ayant appris, lui écrivit une longue lettre pour lui expliquer comment la chose s'était faite, que ce n'avait été qu'une plaisanterie inoffensive, et que «du premier au dernier, les vers cités n'étaient pas les siens».
Je ne sais si Lamartine disait vrai (car sa mémoire était sujette à des défaillances). Mais l'inexactitude du souvenir était ici charité; et, d'ailleurs, le sentiment de toute la lettre était d'un cœur très bon et très délicat. Je ne puis m'empêcher d'en copier pour vous les dernières lignes.
«... Quoi qu'il en soit, j'ai eu tort, puisque j'ai eu le malheur d'être l'occasion pour vous de la moindre peine; je m'en frappe la poitrine comme d'une mauvaise action, et même comme d'une ingratitude, puisque vous m'aimiez et que je vous honore dans mon cœur. Je vous supplie de tout oublier et de ne pas punir, par la perte très sérieuse et très douloureuse d'un ami, la seule mauvaise plaisanterie que je me sois permise dans ma vie.