Que les essais de M. Augustin-Thierry soient aussi nouveaux qu'il le croit, c'est ce que je ne puis vous garantir. Mais si sa matière n'est peut-être pas intacte, du moins n'est-elle pas encore si rebattue; et ces fiertés me plaisent quand elles sont soutenues, comme ici, par un vrai talent. Ou, plutôt, elles m'en imposent. Et, après que l'assurance de l'auteur m'a fait hésiter, la demi-obscurité de son programme prolonge cette hésitation.
Oui, j'entends bien, voilà assez longtemps qu'on nous ressasse l'éternelle histoire de l'amour et de l'adultère, et celles de la jalousie, de la haine, de la cupidité, et de toutes les passions et de tous les vices individuels. Tout cela est connu, archi-connu. Si j'ai bien compris l'auteur de Marfa, il voudrait qu'après la psychologie des personnes on tentât l'étude de ce qu'il y a en nous d'étranger et de supérieur à nous, des influences fatales dont nous n'avons pas clairement conscience et qui ne deviennent intelligibles qu'à la condition de les observer, non plus dans des individus isolés, mais dans des successions ou des groupes d'êtres humains. Moyennant quoi l'on voit se dégager à demi des ténèbres qui les rendent redoutables quelques-unes des lois qui semblent présider au développement moral du monde: lois de solidarité, de réversibilité, de responsabilité collective, d'expiation familiale; et par suite on entrevoit d'étranges communications, non encore définies, des âmes entre elles et de celles des vivants avec celles des morts, de subites et effrayantes lacunes de la personnalité et de l'identité du moi, et des sortes de substitutions de consciences. «Car, comme dit Hamlet, il y a plus de choses sous le ciel, Mercutio, que n'en conçoit votre philosophie.»
Mais d'autre part, c'est ici proprement le domaine des suppositions invérifiables, des chimères et des ombres vaines. Peut-on bien nous proposer pour sujet «d'étude» et «d'analyse», comme fait M. Thierry, des conceptions forcément arbitraires? N'est-il point dupe d'une assez plaisante illusion? Ce qu'il rêve, il croit l'observer. Son «enquête sur l'inconnu» n'est qu'une enquête sur l'inconnaissable: ce qui implique contradiction, comme on dit dans l'école. Quoi qu'il fasse, des récits comme la Tresse blonde ne sauraient être que des divertissements d'art d'une horrifique ingéniosité,—rien de plus que Lokis ou la Vénus d'Ill, ce qui est déjà beaucoup.
Et pourtant il y a ici autre chose: un rêve moral édifié sur une hypothèse scientifique. L'accomplissement d'une parole divine (Je châtierai l'iniquité du père sur les enfants) par la loi darwinienne de l'atavisme, voilà la Tresse blonde. C'est donc bien une imagination d'aujourd'hui. D'aujourd'hui? N'y a-t-il donc point une idée analogue dans l'Orestie d'Eschyle? N'est-ce point son père assassiné qui «suggère» à Oreste, par la bouche d'Apollon, de tuer sa mère Clytemnestre? Oreste n'a-t-il point l'aspect et la démarche d'un somnambule? Est-ce bien lui qui agit? A-t-il un moment d'hésitation? Et n'est-il pas, en somme, absous comme irresponsable?... Cherchons et regardons autour de nous, que de fois nous voyons les fils expier pour leurs pères et leurs aïeux! Et ces châtiments d'innocents offensant en nous une irréductible idée de justice, comment ne ferions-nous pas ce rêve d'une transmission et d'une réincarnation des âmes?—Mais cela n'arrange rien du tout, puisque ces âmes ne se doutent point qu'elles ont déjà vécu ni qu'elles rachètent leurs fautes antérieures...—Laissez-moi tranquille! Et souvenez-vous, par exemple, de ce pauvre petit prince impérial massacré par les sauvages et venant mourir de si loin, d'une mort sanglante, sous la même latitude où était mort l'Homme de sang, son aïeul. Est-ce assez machiné? Et sent-on assez là-dedans l'application d'une loi?—Mais nous ne sommes frappés que des cas où cette loi semble appliquée: or il y en a des millions où rien de semblable n'apparaît.—Qu'en savez-vous? L'histoire d'une famille peut exiger des siècles et des siècles pour que le drame moral y soit complet: patiens quia æternus. Et dès lors ces choses sont hors de notre prise.—Précisément.—Oui, mais cette obscurité même nous permet tous les rêves. Le roman de M. Gilbert Augustin-Thierry est un rêve horrible et édifiant à la fois de métempsycose hindoue. Mais la pensée d'où il est éclos a un tel caractère de beauté morale, et en même temps les circonstances extérieures où il se déroule ont un tel air de réalité, qu'on est tenté de se demander: Pourquoi pas? C'est ce qu'a voulu M. Augustin-Thierry. Je tiens donc son livre pour excellent.[Retour à la Table des Matières]
STÉPHANE MALLARMÉ
M. Stéphane Mallarmé a mis en tête de sa traduction des poèmes d'Edgar Poe[8] ce sonnet préliminaire:
LE TOMBEAU D'EDGAR POE
Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la Mort triomphait dans cette voix étrange
Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange
Du sol et de la nue hostiles ô grief
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne