Vu au casino quelques frimousses éminemment modernes. L'image d'Emma Bovary me revient. Pauvre petite femme, si naïve en somme, qui croyait, chaque fois qu'elle aimait, à l'éternité de son amour, et qui mourut parce qu'elle avait des dettes! Aujourd'hui la femme du médecin d'Yonville viendrait sûrement passer la saison à Étretat. Elle aurait lu les livres brutaux ou ironiques des quinze dernières années; elle aurait lu les contes de son compatriote Maupassant et, naturellement, Madame Bovary; et alors elle ne serait plus du tout romanesque. Elle ne proposerait plus à Rodolphe de s'en aller au bout du monde; elle ne ferait pas, toutes les semaines, des heures de diligence pour un petit clerc de notaire. Elle trouverait autre chose,—peut-être au casino d'Étretat. Et elle ne s'empoisonnerait pas; ou, si cette idée d'un autre âge lui venait, elle le ferait avec de la morphine, non avec de l'arsenic,—ce poison canaille. Tout a marché, ma cousine.


X...-sur-Mer, 16 septembre.

Les Romains, ma cousine, qui étaient gens experts dans l'art de vivre, n'avaient peut-être pas inventé tout à fait les casinos; mais ils ne manquaient point de passer la saison d'été au bord de la Méditerranée, dans leurs villas de Baïes et de Tarente; ils aimaient comme nous à se retrouver et à converser sur les plages, et ils y faisaient venir, pour se distraire, des histrions et des joueuses de flûte. Il ne faut donc pas dire trop de mal des bains de mer. La vie y est douce et élégante, et c'est, en somme, une ingénieuse combinaison des plaisirs de la société polie et de ceux de la campagne, avec plus de variété et de liberté que n'en offre la «vie de château»...

Je veux maintenant vous dire une petite histoire vraie: c'est son seul mérite. Nous faisions hier une grande promenade le long de la mer. Nous avions avec nous des jeunes femmes et des fillettes en toilette claire, rieuses et florissantes de santé, d'une santé propre et soignée, délicate dans sa fraîcheur: une santé de riches. Nous rencontrâmes un grand troupeau de bœufs parqués au haut de la falaise. Il n'y a rien de plus beau (le peintre Duez le sait bien), que des bœufs se profilant sur la mer et sur le ciel. Mais, comme le parc était ouvert, les enfants eurent peur et ne voulaient point passer. Tout à coup une forme humaine surgit de l'herbe où elle était couchée: un pauvre homme couvert d'une peau de bique, le visage couleur de terre. C'était le bouvier. Il appela son chien et rassura poliment la compagnie. Il y avait avec lui un enfant chétif et laid, et qui paraissait avoir six ou sept ans. Une dame demanda: «C'est votre petit garçon?—Oui, madame.—Quel âge a-t-il?—Onze ans.» La dame se récria un peu étourdiment: «Onze ans! mais c'est l'âge de Jeanne!» Or Jeanne est une belle petite fille déjà grande comme une femme, avec une bonne figure ronde et rose. L'homme considéra la fillette et dit:

—Oh! madame, c'est que votre demoiselle mange de la viande, elle!

Il dit cela avec simplicité, sans amertume, et même sans étonnement. La dame l'interrogea. Il nous apprit qu'il avait huit enfants, qu'il gagnait vingt sous par jour, mais qu'il payait 50 francs à la ferme où il était employé, pour loger sa femme et ses enfants. Il ne se plaignait pas; il ajouta que ses deux aînés pourraient bientôt gagner quelque chose. Il était absolument résigné: misérable, mais non point malheureux, à ce qu'il semblait. Je vous dis ce que j'ai vu.

On donna quelques pièces à l'homme; mais l'élégante compagnie resta pensive à cette révélation subite d'une existence si différente de la sienne, d'une humanité si peu semblable à celle qui fréquente les exquis casinos d'été. Il y a des choses tristes que l'on sait bien, mais auxquelles on ne songe jamais. Les dames aux savantes toilettes, jolies à voir comme des fleurs, se demandaient comment deux grandes personnes et huit enfants peuvent bien vivre avec vingt sous par jour, et elles faisaient des calculs; et j'essayais de me figurer l'âme de ce berger, quelles étaient ses pensées et quelles pouvaient être ses joies. Deux formes extrêmes de la vie, la plus proche de la nature et la plus éloignée, la plus nue et la plus ornée, la plus rude et la plus amollie par l'industrie humaine, venaient soudain de se trouver en présence,—sous l'œil des grands bœufs qui ne s'en souciaient guère, et au bord de la mer qui, il est vrai, roulait ses flots longtemps avant l'apparition de la vie humaine et les roulera longtemps après sa disparition... Voilà, ma cousine, une idée fort propre à nous consoler des maux d'autrui, et même des nôtres quelquefois.

Demain, je serai à Paris et reviendrai (il en est grand temps) aux choses parisiennes.