Jean-Paul a quelque chose de plus égal, de plus raisonnable, de moins aventureux que son frère; mais c'est la même conviction, le même sentiment du grand, la même ferveur. Il médite depuis longtemps un ouvrage sur «la mort au théâtre»: mort par le poison, par le fer, par les différentes sortes de maladie, par l'excès de surprise et de douleur morale, etc... Comme il a été étudiant en médecine, il tient beaucoup à ce qu'on meure, sur les planches, conformément aux règles de la pathologie. Il suffit peut-être que l'on y meure de façon à toucher ou à effrayer. Mais ce que je vous en dis n'est que pour vous montrer la conscience et les scrupules de Jean-Paul.
C'est amusant, ma cousine, de rencontrer dans Paris des acteurs qui, Dieu me pardonne! ressemblent un peu à des prêtres, mettons, si vous voulez, à des hiérophantes. Je recommande à votre estime, et presque à votre respect, ces frères excellents, j'allais dire ces saints frères et ces vénérables comédiens.
À Monsieur Édouard Hervé.
Paris, 21 septembre.
Vous êtes, monsieur, l'ami et le confident de M. le comte de Paris, vous êtes membre de l'Académie française et directeur d'un journal de tenue distinguée. Vos adversaires même ont pour vous de l'estime et du respect, et l'on dit que l'Académie vous a choisi autant peut-être pour vos belles relations et pour votre réputation de galant homme et d'homme de goût que pour le mérite de vos ouvrages.
J'ajoute que votre extérieur ne dément pas l'idée qu'on se fait généralement de vous. Le Gaulois, l'autre jour, donnait votre biographie et votre portrait, et vantait à ses lecteurs votre «physique de diplomate». Si j'en juge d'après ce portrait (car je n'ai jamais eu l'honneur de vous rencontrer), vous avez bien plutôt cet air spécial de réserve, de circonspection, de modestie et de gravité qu'on remarque, dans les églises, chez les personnes recommandables préposées à l'entretien des autels et des ornements sacerdotaux.
Il semble dès lors que, même parmi les besognes de la politique active, vous deviez conserver quelque chose de ce caractère et répudier, par exemple, dans vos façons de solliciter les suffrages des électeurs, certains procédés un peu ... voyants.
Quelle n'a donc pas été ma surprise hier, en allant à l'Exposition! Des pans énormes de la longue palissade qui ferme le Jardin de Paris sont couverts d'affiches à votre nom. Il y en a des centaines et des milliers; c'est une orgie, un délire d'affichage. Votre nom tapisse entièrement, du haut en bas et sur les quatre faces, le piédestal d'une des grosses dames de la place de la Concorde. Et, comme si ce nom respecté n'était pas assez significatif par lui-même, il y a d'autres affiches où on le voit entouré de formules telles que Délivrance nationale, et où la disposition typographique de ce nom et de ces formules rappelle les réclames les plus originales de nos plus ingénieux commerçants. Jamais, depuis la candidature de M. Boulanger, on n'avait vu sur les murs de Paris affichage plus exubérant ni, si j'ose dire, plus forain; et, devant ce débordement indiscret—et inutile—j'ai éprouvé pour vous, monsieur, je le confesse, un peu de gêne et un secret sentiment de pudeur.
Et, comme je suis persuadé qu'une pareille faute de goût n'est point de votre fait, et que c'est sans le savoir que vous couvrez de votre nom et de vos devises des espaces si démesurés, j'ai cru bien faire en vous prévenant.