Il pourrait, il devrait être d'Alfred de Musset. C'est un vers des Nuits, il n'y a rien de plus sûr.—Or, il a été volé à Musset par Maynard, qui vivait, comme vous savez, sous Louis XIII.

Et ce petit morceau:

Deux démons à leur gré partagent notre vie
Et de son patrimoine ont chassé la raison;
Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie.
Si vous me demandez leur état et leur nom,
J'appelle l'un amour et l'autre ambition.

Ne jurerait-on pas un sixain de Musset qui aurait perdu en route un de ses vers? Mouvement, expression, tournure, rimes et le je ne sais quoi, l'accent, le timbre, tout y est... Cela doit être dans Namouna, ou plutôt dans quelque pièce un peu oubliée des premières poésies. C'est bien votre impression, n'est-ce pas?—Or, ces vers sont tout bonnement de La Fontaine, et vous les trouverez dans le Berger et le Roi, au 10e livre des Fables.

Je vous chercherai, si vous voulez, d'autres exemples. On peut faire avec cela un petit jeu innocent et pédant pour les soirées d'hiver à la campagne.


Paris, 18 septembre.

Jean-Paul Mounet faisait hier ses seconds débuts (je crois) à la Comédie-Française, dans le rôle de Jean Baudry. L'autre Mounet, dans la salle, couvait des yeux son cadet et frissonnait d'admiration et d'orgueil. Car les Mounet sont ainsi: chacun d'eux est persuadé que son frère est le plus grand artiste dramatique de tous les temps. Mounet-Sully, chargé de gloire, vous dit tranquillement de Jean-Paul: «C'est lui qui a du génie.» Et, comme il est parfaitement sincère, cela est touchant.

Ils sont beaux et ils sont bons, ces deux Mounet. Musclés comme les deux Ajax (ceux d'Homère): des jambes! des bras! des torses! Ce sont des gars! Pas Parisiens pour un sou. Ils viennent du Midi, d'un Midi âpre et rude, qui n'a rien de commun avec celui de Tartarin: c'est pour cela qu'avec tout son talent Jean-Paul a si mal joué Numa. Ils sont d'origine huguenote. Ils seraient encore huguenots au fond que je n'en serais pas trop surpris. En tout cas, ces deux comédiens sont hommes de grand sérieux et de grande foi.

La noble candeur de Mounet-Sully est célèbre. Il y a, chez lui, de l'inspiré. Il ose tout, il n'a pas le moindre sentiment du ridicule. Après avoir rugi comme un lion, il se mettra à pousser, pendant plusieurs minutes, de petites plaintes de nouveau-né. C'est qu'il sent comme cela. Sa sincérité et, par suite, sa sécurité est admirable. Son art est vraiment toute son âme. Il s'est préparé des années au rôle d'Hamlet, travaillant à se donner réellement et partout, chez lui, dans la rue, en prenant un bock, en mangeant une côtelette, l'air, les pensées, les sentiments du prince de Danemark. Il me disait que, deux fois, dans Hamlet et dans Œdipe roi, il avait eu un moment sublime, un moment où il croyait être, où il était vraiment Œdipe ou Hamlet. Il vous confie ces choses avec une gravité sacerdotale. Il a des mots singuliers. Un jour, à une répétition, son partenaire lui soufflant sa réplique: «Vous savez donc mon rôle? dit Mounet très étonné.—Oui.—Mais, si vous savez d'avance ce que je vais dire, comment pouvez-vous m'écouter et me répondre avec vérité?»