Ainsi, monsieur, il vous est réellement impossible de vivre sans voir des «objets d'art», et cela, même quand d'aventure vous vous promenez dans la rue?... Alors contentez-vous. Cela fera bien des statues. Mais quand on les aime!
Pour moi, il en est peu, je l'avoue, que je regarde avec plaisir. J'excepte, si vous voulez, le maréchal Ney de la place de l'Observatoire, à cause de son geste; le Dante qui est devant le Collège de France, à cause de son beau grand nez et de sa capuce; le Dumas de la place Malesherbes, à cause de sa bonne tête; et le Lamartine du square de Passy, à cause de son lévrier... Les autres ne me disent pas grand'chose.
Il y a, boulevard Haussmann, un Shakespeare qui pourrait être, indifféremment, un Bernard Palissy, un Ronsard, un Jean Goujon, ou n'importe quel autre personnage du seizième siècle. De même pour nos contemporains: il n'y a rien qui ressemble à un bonhomme en redingote et en bronze comme un autre bonhomme de bronze en redingote. Sont-ce de nouvelles redingotes de bronze que vous voulez semer sur nos places?
Je comprends les Grecs dressant aux athlètes vainqueurs des statues en pied et nues. Mais chez nos grands hommes, c'est la tête seule qui est intéressante et expressive. Il ne faut donc pas la percher si haut, sur un corps inutile, qu'on n'en puisse plus du tout distinguer les traits dans la noirceur du bronze. Si vous m'en croyez, monsieur, vous élèverez aux morts que vous aimez non point des statues, mais des monuments qui fassent rêver d'eux. La statue de Musset, que vous préméditez, ne sera jamais que la statue d'un grand sec. Faites autre chose. Commandez que l'on grave sur le piédestal, dans un médaillon, le délicat profil du poète, que nous pourrons ainsi voir de près. Puis, laissez à Falguière ou à Saint-Marceaux le soin de sculpter en marbre (oh! pas de bronze) quelque figure de femme, habillée ou non, qui sera la Muse des Nuits, ou l'Âme de Musset, ou Marianne ou Carmosine..., enfin, qui éveillera en nous des ressouvenirs et des images de l'œuvre aimée...
Et ainsi pour les autres. Voilà mon idée.
Ah! pendant que vous y êtes, ne pourriez-vous faire remplacer par de vraies femmes les vieilles dames d'honneur de la reine Amélie qui gardent le beau jardin du Luxembourg?
Paris, 3 octobre.
Aimez-vous les mots d'enfants?
Vous me direz que vous les aimez quelquefois, et quand ce ne sont pas les chroniqueurs ou les vaudevillistes qui les font. Mais cela devient très difficile à discerner. Les enfants d'aujourd'hui sont d'une telle force qu'ils font souvent des mots d'enfants qui ressemblent à des mots d'auteurs. Telle cette réflexion d'un affreux bambin qui avait sans doute étudié les albums de Gavarni et qui, surprenant sa mère en faute, lui dit d'un air entendu: