Depuis qu'il fait froid, un des endroits les plus solitaires de Paris, c'est assurément l'esplanade des Invalides, entre neuf et dix heures, quand la foule est aux fontaines lumineuses ou à l'embrasement de la tour.
J'errais hier, à cette heure-là, dans le dédale que forment les pavillons des diverses colonies, les tentes kabyles, les kiosques, les restaurants, la pagode d'Angkor, les villages nègres et le kampong javanais. On se croirait dans une ville de rêve, où il y aurait de la boue pourtant. L'argent bleuâtre de la lumière électrique et l'or jaune du gaz baignent inégalement, d'une clarté plus singulière et plus factice encore que celle des théâtres, le désordre lyrique des architectures pareilles à des strophes d'Orientales. Çà et là, des angles de toits ou de murailles coloriées éclatent crûment, puis tout à coup on entre dans des pans d'ombre, on longe des tentes basses et toutes bossues, et des buttes sombres de bamboulas où grouille on ne sait quoi.
J'entends des râles féroces qu'accompagnent un tintamarre fêlé de casseroles et le cri aigu d'une flûte inhumaine: c'est le théâtre annamite... Je me penche par-dessus la barrière qui enclôt, comme une cour de ferme, un village du Congo ou du Gabon. Je me dis qu'à deux pas de moi, dans ces buttes, sous le crâne épais de quelque nègre qui rêve, vivent les images des grands fleuves, des plaines et des forêts de l'Afrique tropicale. Et j'entends un chant mélancolique à trois notes, qui semble venir de dessous terre, quelque chose qui rappelle la plainte si douce du crapaud par les soirs élégiaques...
Je continue d'errer. Je suis seul, absolument seul. Le silence est complet, un silence énorme, pour parler comme Flaubert. Et ce silence est d'autant plus étrange que tous les édifices de cette cité des songes sont éclairés intérieurement. Un seul bruit, bizarre et sec, bruit de crécelle, de roue dentée: cra cra ... cra cra cra... À chaque instant, et de tous les côtés à la fois, j'entends ce léger grincement. D'où vient-il? De quelles bêtes invisibles? Vraiment cela est sinistre, cela rappelle les imaginations d'Edgar Poe... Mais je découvre tout à coup que ce bruit vient des globes de lumière électrique. Par quoi est-il produit? Je ne suis pas assez grand clerc pour vous l'expliquer.
Je regagne l'allée centrale.
De petits hommes jaunes la traversent de temps en temps. Deux nègres, l'un habillé de rouge et l'autre de blanc, causent avec le petit soldat qui est en faction à la porte du palais de la Guerre. Une Fatma du concert tunisien, enveloppée d'un manteau sombre, et grelottante, passe au bras d'un homme à fez. L'un des nègres lâche une plaisanterie nègre, en sabir. Fatma riposte. Le petit soldat s'en mêle: il en trouve de drôles, le petit soldat. Les deux bons nègres se tordent. Et je me sens flatté dans mon amour-propre national...
À Monsieur Bob, à propos du dernier livre de Gyp:
Bob à l'Exposition.
Paris, 8 octobre.
Je vous ai beaucoup aimé, mon cher Bob, et cela depuis le premier jour où votre charmante mère eut l'idée de noter pour nous vos instructives conversations. Et c'est parce que je vous aime encore que je voudrais vous dire, en toute franchise, combien m'ont surpris et affligé les derniers propos que vous avez tenus, si j'en crois Mme Gyp, à votre excellent abbé.