Il est vraiment étrange qu'un bambin de votre âge, visitant l'exposition, nous entretienne tout le temps de la Haute Cour et que, devant les petites Javanaises, au pied de la tour Eiffel, le long de la rue du Caire et même dans la galerie des jouets d'enfants, il éprouve l'invincible besoin de nous exprimer ses mauvais sentiments à l'endroit de M. Carnot et son enthousiasme pour M. Boulanger.
Vous reprochez à M. le président de la République d'avoir la barbe noire et le teint pâle, de n'avoir pas les épaules de Tom Cannon et de ne pas monter à cheval. Vous lui reprochez aussi, avec une amertume particulière, de présider un grand nombre de cérémonies, de se tenir très droit en public, de saluer beaucoup et de ne pas parler argot. Bref, vous lui en voulez mortellement de sa patience, de sa correction, de son sang-froid, du haut sentiment qu'il a de ses devoirs et de son exactitude scrupuleuse à les remplir.
M. le président de la République vous déplaît. À cela il n'y a rien à dire. Il ne faut pas demander à un petit bonhomme comme vous, très étourdi, très en dehors et, Dieu merci! très enfant malgré sa précoce affectation de blague, d'être sensible à un genre de mérite qui ne se sent bien qu'à la réflexion et qui suppose une dépense d'énergie toute silencieuse et toute intérieure. Cette antipathie irraisonnée pour un honnête homme qui ne vous paraît pas suffisamment «décoratif» est bien, après tout, dans le caractère de notre ami Bob, du digne frère de Paulette et de Loulou.
Mais où j'ai peine à vous reconnaître et où vous me faites un réel chagrin, c'est quand je vous vois étaler un si furieux fanatisme pour l'ancien général au cheval noir.
Entendez-moi bien: ce que je vous reproche, ce n'est pas de penser et de sentir autrement que moi, c'est de n'être plus vous-même et de contrarier absolument l'idée que je m'étais faite de vous.
Car, raisonnons un peu. Vous êtes un gamin très indocile, très mal élevé, pas toujours très naturel malgré votre sans-gêne et votre argot, enfin très vaniteux et très content de vous. Mais avec tout cela vous avez du cœur et du bon sens; vous êtes «un bon gosse», comme vous dites, et je crois que ce que vous estimez avant tout chez les hommes, c'est la franchise, la loyauté, le courage, le sentiment raffiné de l'honneur. Vous aimez encore mieux ces belles vertus quand il s'y joint un peu de «panache»; mais ce goût est bien de votre âge. Je vois avec plaisir que vous admirez M. le maréchal de Mac-Mahon (page 5). Dans un autre endroit, vous vous emballez pour les hommes de 89, parce qu'ils avaient, dites-vous, «une crâne allure», et vous ajoutez: «Enfin, m'sieu l'abbé, y a pas à dire mon bel ami, c'étaient des zigs!»
Or, si vous aimez tant les «zigs» et les hommes de «crâne allure», comment vous arrangez-vous, mon cher monsieur Bob, pour admirer à ce point l'homme des petites lettres au duc d'Aumale, des lunettes bleues et de la fuite à Londres, même sans parler du reste? Le cheval noir suffit-il à compenser tant de traits fâcheux? Et remarquez, encore une fois, que ce que je fais ici avec vous, ce n'est ni de la morale, ni de la politique. Je me place à votre point de vue de «bon gosse» un peu snob. Vous appréciez extrêmement ce qui est «chic». Eh bien! permettez-moi de vous dire que votre héros n'est pas «chic», mon pauvre Bobichon. Et si, comme je crois, ce mot mystérieux signifie pour vous, entre autres choses, une certaine élégance morale, c'est bien plutôt, Dieu me pardonne! M. Carnot qui serait «chic».
Réfléchissez, mon cher Bob; renoncez à une erreur de goût que rien ne justifie; renoncez-y sans le dire, puisque l'objet de votre flamme est aujourd'hui malheureux, et redevenez le vrai Bob ... ou j'essaierai de ne plus vous aimer.
À M. Maurice Barrès, député boulangiste.