Paris, 9 octobre.

Monsieur,

Je ne pense pas que les sept mille citoyens qui vous ont donné leurs suffrages aient lu les livres par lesquels vous avez perverti ce pauvre Paul Bourget. Mais sans doute ceux qui, d'aventure, en ont entendu parler ont cru, sur la foi du titre, que Sous l'œil des barbares était un opuscule patriotique, et Un homme libre une brochure éminemment républicaine.

Pour moi, bien que j'aie toujours été aussi anti-boulangiste que possible, pour des raisons très simples qui me paraissent très fortes et qui n'ont rien de littéraire, je prends aisément mon parti de votre succès, par amitié pour vous et principalement par curiosité; et je sens que je vous suivrai, dans votre nouvelle carrière, avec le plus vif intérêt.

J'ai bien été un peu surpris, tout d'abord, de votre sympathie pour un homme de qui devaient vous détourner, semble-t-il, votre grande distinction morale et votre extrême raffinement intellectuel. Je ne croyais pas non plus, quand j'ai lu vos premiers écrits, que la politique pût jamais tenter un artiste aussi délicat et aussi dédaigneux que vous. Mais, en y réfléchissant, je vois que vous êtes parfaitement logique. Vous rêviez, dans votre Homme libre, la vie d'action, qui vous permettrait de faire sur les autres et sur vous un plus grand nombre d'expériences et, par là, de multiplier vos plaisirs. Vous avez pris, pour y arriver, la voie la plus rapide. Peut-être, d'ailleurs, éprouviez-vous déjà ce «besoin de déconsidération» que vous louez si fort dans votre méditation ignatienne sur Benjamin Constant.

Votre aventure n'est point commune. Je ne prétends pas qu'il n'y ait jamais eu que des illettrés dans les Chambres françaises. Mais ce sera assurément la première fois qu'on verra entrer au Parlement, et dans un âge aussi tendre, un député d'une littérature si spéciale et si ésotérique.

Et j'en suis bien aise, car il vous arrivera infailliblement de deux choses l'une:

Ou bien vous resterez ce que vous êtes: un humoriste quelquefois exquis. Après l'ironie écrite, vous pratiquerez l'ironie en action. Cela ne m'inquiète pas, car je suis sûr que vous saurez vous arrêter où il faut dans votre manie d'expériences, et que ce seront vos collègues, jamais votre pays, qui en feront les frais. J'en ai pour garant, dans Un homme libre, cette étude fine et secrètement attendrie sur la Lorraine, que M. Ernest Lavisse considère comme un excellent morceau de psychologie historique. Votre esprit s'enrichira d'observations dont votre talent profitera; et, si vous transportez à la tribune votre style et vos idées d'ultra-renaniste et de néo-dilettante, on ne s'ennuiera pas tous les jours aux Folies-Bourbon.

Ou bien ... ou bien vous valez moins que je n'avais cru, et alors vous finirez par être comme les autres. Insensiblement la politique agira sur vous. Vous prendrez goût aux petites intrigues de couloir. Vous deviendrez brouillon, vaniteux et cupide. Votre esprit, loin de s'élargir par des expériences nouvelles, ira se rétrécissant. Votre ironie supérieure se tournera en blague chétive; ou peut-être, au contraire, deviendrez-vous emphatique et solennel. Bref, vous vous abêtirez peu à peu. Vous n'aurez plus de style, et vous en viendrez à employer couramment, dans vos discours, le mot «agissement», cauchemar de Bergerat.

Et ce sera encore plus drôle.