J'en sais quelque chose, étant moi-même un de ces malheureux. Ce déplacement de mes humbles pénates m'apparaît comme un événement considérable et qui bouleverse mon existence. J'étais fait à mon logis, à ma rue, à mon quartier. Je savais, chez moi, où trouver chaque objet. De là, une grande quiétude d'esprit et une sérieuse économie de mouvements. Puis, j'avais ma marchande de journaux, mon bureau de tabac, mon bureau de poste, ma station de voitures. Partout des figures de connaissance, devenues des figures amies. Je regrette tout cela; je regrette les habitudes de mes yeux. Il n'est point de départ, même pour l'Atlantide, qui ne soit mélancolique.
Changer de quartier à Paris, c'est se transporter d'une ville dans une autre. C'est toute une vie nouvelle qu'il me faudra apprendre lentement. Et peut-être deviendrai-je aussi un homme nouveau. Les quartiers façonnent leurs habitants. Il y a quelques années, quand je perchais non loin du boulevard Saint-Michel, j'étais à la fois ingénu et bohème. Ensuite, ayant passé les ponts et vivant au centre de Paris, j'ai acquis, à ce que je crois, un peu de sens pratique et de sagesse égoïste et, autant que ma simplicité me le permettait, d'utiles notions sur la vie parisienne. Le quartier que je vais maintenant habiter est calme et opulent (car on peut être pauvre et demeurer dans une rue riche). Je n'y ai point vu de brasseries. Il est probable que mes habitudes s'en ressentiront. Je serai moins souvent dans la rue. Peut-être voudrai-je vivre avec plus de confort; et qui sait si la turlutaine des «objets d'art» ne me viendra pas, ou le désir de ressembler un peu plus aux «gens du monde»?... Tout arrive, hélas!
Et peut-être aussi ces transformations que j'ai notées ou que je prévois sont-elles le triste effet des années autant que des déménagements...
Paris, 18 octobre.
... Toute réflexion faite, l'Exposition est encore plus belle par ces jours d'automne.
Sans doute la mélancolie des feuilles qui tombent et du ciel rouillé étonne d'abord un peu dans cette artificielle cité des fêtes, car il ne semble pas que ce qu'on va chercher au Champ-de-Mars, ce soit un endroit pour rêver et pour se réciter les vers de Lamartine:
Salut, bois couronné d'un reste de verdure,
Feuillages jaunissants sur les gazons épars!...
(On a soin d'ailleurs de ratisser chaque matin les feuilles mortes.) Mais je ne sais si, après tout, la somptueuse tristesse de l'automne ne fait pas, à la cité bleue, une parure plus harmonieuse que celle du frais printemps ou du flamboyant été.
Car voici que les architectures de faïence et de métal, moins neuves, ont un éclat moins cru. Les couleurs se sont adoucies et fondues. Il y a maintenant, des jardins au palais, de délicieux rappels de tons. Le brun rouge de la tour, les chamarrures d'or roux du dôme central, les jaunes et les roses apaisés des céramiques répondent aux brocarts et aux ors sombres ou clairs des feuillages mordus par le froid. Et les deux dômes bleus sont d'un bleu pâle comme l'azur frileux des dernières matinées.