Je vois une autre harmonie encore entre l'automne et l'Exposition. Les richesses étalées dans les galeries des palais bleus et roux, ne sont-ce pas les productions de l'automne des peuples? Ces merveilles de la civilisation industrielle, ces machines ingénieuses, mues par la vapeur, à la fois servantes des hommes et mangeuses de vies humaines, ces recherches de commodité et de confort, ces mille inventions d'un luxe minutieux et tourmenté, ces œuvres d'art où cherchent à s'exprimer des âmes fines, inquiètes et tristes, tout cela suppose un long passé de science et d'art, tout cela est l'effort ou l'amusement d'une humanité entrée déjà dans son arrière-saison. Et ainsi la livrée d'automne est peut-être ce qui convient le mieux à ces fêtes où les races célèbrent les labeurs savants de leur maturité.

Hélas! nous ne verrons pas l'Exposition en livrée d'hiver.


Paris, 26 octobre.

J'arrive de Bruxelles, où je crois avoir vu un homme heureux, et qui mérite de l'être. Comme l'une et l'autre chose sont fort rares, et comme la réunion des deux est un hasard absolument merveilleux et extravagant, je vous fais part tout de suite de ma découverte.

C'est de M. le vicomte de Spœlberch de Lovenjoul, le scrupuleux auteur de l'Histoire des œuvres de Théophile Gautier, que j'entends vous parler. Il est, selon toute apparence, l'homme du monde qui possède la plus belle et la plus riche collection de manuscrits autographes des grands écrivains contemporains. Et la plupart de ces manuscrits sont inédits. J'ai vu, j'ai touché, avec respect, avec émotion. Et ce ne sont pas de maigres portefeuilles courant l'un après l'autre; ce sont, dans une vaste bibliothèque si bien disposée pour l'étude qu'on y voudrait vivre et mourir, des manuscrits à pleins cartons, et des cartons à pleines caisses ou à pleins casiers.

Il y a là, entre autres curiosités sans prix, un Cromwell en cinq actes et en vers, écrit par Balzac à vingt-quatre ans, une comédie du même en cinq actes et en prose, plusieurs nouvelles, des commencements de romans, des brassées de lettres à la comtesse Hanska; bref, de quoi faire cinq ou six volumes d'œuvres inédites. Il y a des protêts et des exploits d'huissiers par centaines, toute l'histoire, en papier timbré, des dettes de Balzac. Il y a un mémoire de serrurier qui nous apprend que Balzac, rentrant chez lui pour la première fois après son mariage... Mais j'ai promis de ne rien révéler. Il y a une facture d'orfèvre où nous voyons que la pomme de la fameuse canne... Mais M. de Lovenjoul m'a fait jurer de ne rien dire. Il a des lettres de Musset à George Sand et de George Sand à Musset où il apparaît clairement que... Mais je suis honnête homme, vous ne tirerez pas de moi un seul mot de plus.

(Et il y a une lettre écrite par Balzac à l'âge de dix ans, où il assure à sa mère «qu'il se frotte les dents avec son mouchoir comme elle le lui a recommandé». Tant pis! je trahis ce secret-là.)

M. de Lovenjoul est heureux, vous ai-je dit. Je l'ai été, moi, pendant l'heure trop courte où j'ai pu tenir entre mes doigts, sur ces feuilles jaunies, un peu de la vie quotidienne et familière, de la vie toute nue et toute franche de quelques-uns des esprits que j'aime ou que j'admire le plus. Quels plaisirs ne doit-il pas éprouver, lui qui ne les quitte pas, qui vit avec eux, et dans une intimité si secrète qu'il connaît sur eux des choses insoupçonnées.

Et ces joies, il les mérite, car nul bénédictin n'a plus travaillé que lui. Tout est étiqueté, catalogué, classé par ordre chronologique. Un prodige ininterrompu de patience et d'ingéniosité, telle est la vie de M. de Lovenjoul. Et quelle persévérance, quelle ténacité il lui a fallu pour assembler de telles merveilles! Tous les moyens ont dû lui être bons pour cela. Pendant des années, il a dû, sinistrement, guetter des morts... Pourtant, il m'a affirmé qu'il n'était jamais allé jusqu'au crime...