C'est fort mal traduit, et pourtant j'ai fait de mon mieux. Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris le 4e vers, ni le 5e et le 6e, ni le 9e, ni le 12e, ni le 14e. Le rapport de ces images avec les faits ou les pensées qu'elles expriment étant (je l'espère du moins) absolument clair pour M. Stéphane Mallarmé, il s'imagine qu'il en est de même pour nous, que nous rétablissons sans peine ce lien, et que nous remontons sans hésitation des signes aux choses signifiées.
Apparemment il croit à une sorte d'universelle harmonie préétablie en vertu de laquelle les mêmes idées abstraites doivent susciter, dans les cerveaux bien faits, les mêmes symboles. C'est un Leibnizien plein d'assurance. Ou, si vous voulez, il croit que les justes correspondances entre le monde de la pensée et l'univers physique ont été fixées de toute éternité, que l'intelligence divine porte en elle le tableau synoptique de tous ces parallélismes immuables et que, lorsque le poète les découvre, ils éclatent à son esprit avec tant d'évidence qu'il n'a point à nous les démontrer. M. Stéphane Mallarmé est un platonicien éperdu. Il croit à des séries de rapports nécessaires et uniques entre le visible et l'invisible. Il oublie que nous ne sommes pas, nous, dans le secret des dieux; voilà tout.
La preuve que son sonnet est limpide, c'est que deux Américaines l'ont traduit: Mrs Sarah Helen Whitman et Mrs Louise Chandler Moulton. Au fait, peut-être les étrangers sont-ils plus aptes que nous à entendre cette poésie. Les bizarreries qui nous déconcertent leur échappent. Ils ne sont pas gênés comme nous par une tradition, par le souvenir d'une langue plus exacte et plus précise. Ils n'ont rien à oublier avant de lire.
Sur les poèmes de Poe (la traduction est d'une belle et audacieuse littéralité), je me récuse. Je ne suis capable de goûter pleinement que le Corbeau, où le symbole est si clair, si triste, si saisissant, où le never more revient si douloureusement, comme un tintement de glas. Quant au reste, ce sont de vagues, harmonieuses et mystiques rêveries sur l'amour et la mort. C'est de la poésie lunaire et nocturne:
«Les cieux étaient de cendre... C'était nuit en le solitaire octobre de ma plus immémoriale année... À travers une allée titanique de cyprès, j'errais avec mon âme;—une allée de cyprès avec Psyché, mon âme...»
Ou bien:
«À minuit, au mois de juin, je suis sous la lune mystique: une vapeur opiacée, obscure, humide, s'exhale hors de son contour d'or et, doucement se distillant goutte à goutte sur le tranquille sommet de la montagne, glisse avec assoupissement et musique, parmi l'universelle vallée. Le romarin salue la tombe, le lis flotte sur la vague...»
La poésie de Poe est pareille à ce paysage. C'est de la vapeur opiacée.
J'ai aimé certains passages qui me rappelaient des vers—plus arrêtés et plus nets—de nos poètes à nous, de Baudelaire très souvent, quelquefois de Sully Prudhomme.
«... Et toi, fantôme, parmi le sépulcre des arbres, tu glissas au loin. Tes yeux seulement demeurèrent, ils ne voulurent pas partir;—ils ne sont jamais partis encore.»