Ainsi le poète de la Vie intérieure:

Ô morte mal ensevelie,
Ils ne t'ont pas fermé les yeux.

De même encore le poème intitulé Pour Annie exprime à peu près le même état d'âme crépusculaire et délicieux que l'adorable pièce du Rendez-vous dans les Vaines tendresses. Et alors j'ai relu le Rendez-vous, et je l'ai préféré. Je suis beaucoup trop de mon pays; mais qu'y faire?[Retour à la Table des Matières]

ÉDOUARD ROD

«Pourquoi avez-vous été créé et mis au monde? demande le catéchisme romain.—J'ai été créé et mis au monde pour aimer Dieu, le servir et, par là, mériter la vie éternelle.»

M. Édouard Rod se pose la même question sous cette forme: «Quel est le sens de la vie[9]?» Et, si j'ai bien compris, il finit par se faire à lui-même cette réponse ou à peu près: «Si la vie a un sens, elle a celui que lui donnent les honnêtes gens et les braves gens, quels que soient, d'ailleurs, l'espèce et le degré de leur culture.»

Seulement il a l'air de songer tout le temps: «Peut-être bien que la vie n'a pas de sens du tout.» Et c'est pourquoi son livre est triste, aussi triste, en vérité, que la Course à la mort.

D'autre part, ce livre lugubre ne nous raconte que des événements heureux, et c'est par là qu'il est rare et original.

Car il ne s'est pas vu, je pense, de tristesse plus purement intellectuelle. On est tenté, à première vue, de ne pas plaindre du tout M. Édouard Rod. Un commerçant, un ouvrier, un paysan ne le plaindraient point, ne le comprendraient même pas. Un artiste non plus. Un métaphysicien pas davantage, du moins je le crois. Il y a là, en effet, je ne sais quoi de contradictoire: la souffrance de M. Rod implique une distinction d'esprit dont il a sûrement conscience et qui lui est donc, par elle-même, une consolation. D'ailleurs, l'ignorance où nous sommes de nos origines et de nos fins ne saurait être une souffrance positive, puisque cette ignorance est la condition même de l'activité de l'esprit, laquelle est nécessairement un plaisir. Je ne fais point là de sophismes, je vous assure. Jamais désolation ne fut moins motivée, extérieurement, que celle de M. Rod. Jugez plutôt.

Le «sens de la vie», il le cherche de la meilleure manière qui soit: en vivant. Et, d'abord, il se marie. Cela, c'est affirmer tout au moins que l'homme est fait pour le mariage et pour l'amour. Et ainsi, tandis que notre penseur se pose la question, il l'a déjà en partie résolue. Il doit donc être déjà un peu soulagé.