Mais, au reste, il a toutes les chances: il connaît depuis longtemps sa femme, qui est une petite amie d'enfance; il l'aime et il est aimé d'elle. Sans doute il se demande si la vie en commun ne leur ménage pas des surprises, s'ils ne vont point faire l'un chez l'autre des découvertes fâcheuses. Mais cette inquiétude est vite dissipée. Non seulement ils s'adorent, mais ils se comprennent, ils ne s'ennuient pas un moment ensemble. Ils vont en Italie, puis vivent quelques mois dans une maisonnette au bord de la Méditerranée. Leur lune de miel est exquise: il en fait lui-même l'aveu...—Et je me dis, presque avec colère: «Est-ce qu'il croit qu'un pareil bonheur est chose commune? Est-ce qu'il croit que tout le monde l'a eu? Est-ce que cela ne le met pas, du coup, au rang des plus rares privilégiés de la vie? De quoi se plaint-il? Et comment, après cette divine aubaine, a-t-il eu le front d'écrire son livre?»

Il est inquiet en songeant que ce bonheur ne sera pas éternel; que, peut-être, quand il sera de retour à Paris, il regrettera sa vie de garçon et que la grande ville le disputera à sa femme.

Ils y reviennent, à Paris, et l'épreuve tourne au mieux. Ils habitent une jolie maison, à Auteuil. Il vit comme un coq en pâte. Il sent autour de lui une affection fidèle et réchauffante... Un jour, il rencontre un de ses compagnons d'autrefois; il s'applique à revivre, tout un soir, sa vie de bohème et de noctambule: mais cela ne lui dit plus rien, et il rentre avec joie dans son élégant foyer... Notez que nulle part il n'est question d'embarras ni de soucis d'argent, et que sa femme et lui ont l'air de se porter comme des charmes.

... Et la description de toutes ces joies sonne comme un glas!

Sa compagne devient grosse... Je connais des gens qui, s'ils avaient une femme et si cela lui arrivait, auraient la candeur de s'en réjouir. Mais il est, lui, profondément désolé, parce que cela va le déranger dans ses habitudes et parce qu'il n'aura plus sa femme à lui tout seul...

L'enfant vient au monde. Les couches ont été un peu laborieuses, mais en somme tout a bien marché. Or, quand la vieille bonne lui présente sa petite fille en lui disant: «Embrassez-la, Monsieur!» il se détourne avec horreur; et quand la brave femme fait la même tentative auprès de l'accouchée, celle-ci «répond par un geste de suprême lassitude et se détourne». Le père souffre parce que cette petite fille, qui n'avait pas demandé à vivre, est sans doute vouée, comme lui, à la douleur. Il souffre d'avoir à déclarer l'enfant à la mairie; il trouve aux employés des airs d'inquisiteurs(!). «Jamais je n'ai senti plus vivement l'odieux et le ridicule de l'ordre civil, etc.» Enfin, quoi! il souffre parce qu'il veut souffrir. Mais, s'il veut souffrir, c'est donc que cela l'amuse; et, si cela l'amuse, à qui en a-t-il?

L'enfant tombe malade. Pendant dix jours le père et la mère sont en proie à d'horribles angoisses. Voilà donc enfin une vraie souffrance, la première! Mais l'enfant guérit. (Je vous dis que ces gens-là ont toutes les veines!) Aux inquiétudes qu'il a senties le père reconnaît qu'il aime son enfant. (Ce n'est pas trop tôt!) Cependant il continue à se plaindre...

De quoi? De n'être pas un saint. Il a lu les romans de Tolstoï et de Dostoiewski, et cela lui a donné un coup,—comme si ces Russes avaient découvert la charité et comme s'il n'en eût jamais entendu parler avant. Il se dit: «Vivre pour les autres, oui, c'est là le but de la vie.» Il nous raconte alors l'histoire d'une vieille demoiselle qu'il a connue dans son enfance, qui a passé ses jours à se dévouer, et qui, seule, paralytique, presque pauvre, sans une joie extérieure, a vécu sereine à force de résignation, de douceur et de charité. (Et tout ce récit, je dois le reconnaître, est un pur chef-d'œuvre.) Il veut donc, lui aussi, essayer de l'«altruisme». Il va dans quelques réunions anarchistes et en revient totalement découragé par la brutalité et la stupidité des misérables. Il fait un autre effort: il prend dans sa maison, comme petite bonne, une orpheline assez mal élevée, qu'il est bientôt obligé de mettre à la porte. Il découvre très vite qu'il est incapable de pratiquer pour de bon, et dans la rigueur réelle de ses obligations, la «religion de la souffrance humaine», et qu'il n'est, comme tant d'autres, qu'un brave homme assez pitoyable et pas méchant, mais non pas héroïque... Et il souffre de cette constatation.

Il souffre enfin de n'avoir point de foi positive. La rencontre d'un ami, qui de sceptique est devenu croyant, augmente son angoisse et son désir. Il voudrait croire pour être tranquille, et n'y arrive pas. Tout ce qu'il peut faire, c'est d'esquisser un système de philosophie, l'Illusionisme, qui voudrait être nouveau et qui ne l'est pas: car, sauf erreur, il se ramène aux conceptions de Lachelier ou de Secrétan et, par delà, au kantisme. Un matin, il entre dans l'église de Saint-Sulpice, pendant la messe. Il est ému par les cérémonies et par les chants. Il fait une vague prière idéaliste en prose poétique, et se décide enfin à réciter le Pater,—pour voir. Et il est tout à fait désolé parce qu'il ne peut le réciter que des lèvres...

Le pauvre homme!