J'ai analysé le livre de M. Édouard Rod en affectant un esprit grossier et superficiel. Mais je vous préviens maintenant que ce n'était qu'un artifice pour vous faire plus vivement sentir l'originalité de cette autobiographie morale.
Car, d'abord, comme je l'ai dit, ce livre, où se déroule une vie humaine si douce, si unie, si exempte de catastrophes et même d'ennuis matériels, est plus triste que s'il y ruisselait des larmes et du sang. Mais le pire, c'est que cette mélancolie sans cause n'a pourtant rien d'affecté. Elle n'est point préméditée. Elle coule de source. Et l'ironie ou l'irritation que j'ai pu laisser voir tout à l'heure tournent à la louange de l'écrivain. Ce qui m'irrite, voulez-vous le savoir? C'est qu'il est trop vrai, ce livre d'un heureux qui ne peut pas se consoler. C'est que cette tristesse vaine, et pourtant sincère, je l'ai souvent sentie en moi, et que j'en rougis; c'est que j'ai peur d'y découvrir un mélange affreux de vanité, d'égoïsme, de «gendelettrerie», de complaisance pour la beauté et la distinction de ma propre intelligence; et que, de souffrir uniquement par la pensée (oh! là là!) et de le dire, et de s'en lamenter en phrases bien faites et que l'on sent bien faites, cela me paraît lâcheté pure et prétentieuse impertinence, alors que tant de malheureux souffrent réellement de la faim, du froid, de la maladie, des infirmités, de la perte de leurs enfants, des abandons, des trahisons, etc. Au reste, M. Édouard Rod est bien de mon avis: et, la seule fois où il ait connu une vraie douleur, il n'a pas craint de confesser la vanité des autres. Que dis-je? Il s'est aperçu ce jour-là qu'il aimait la vie, même douloureuse:
«... Et, pour la première fois, il me semble qu'il y a un peu de «phrases» dans ce que j'ai toujours dit et pensé sur la vie, dans les colères, les dégoûts, peut-être jusque dans les tristesses qu'elle m'a inspirés. On a beau la haïr et la mépriser, on l'aime pourtant; elle a, jusque dans ses pires cruautés, des saveurs qui la font désirable, et, quand on a senti la mort passer tout près, quand on a failli voir disparaître une de ces existences qui sont la vôtre même, on comprend alors que la vie, affreuse, inique, féroce, vaut encore mieux que le néant.»
À la bonne heure! mais cette page condamne-t-elle et efface-t-elle le reste du livre? Non pas. Le mal défini par M. Rod n'en existe pas moins, et il valait la peine de le décrire, ne fût-ce que pour que nous en sentissions la honte et que nous eussions le désir de le secouer d'un coup d'épaules, en rentrant des livres dans la vie.
Ce mal, M. Rod le nomme de son vrai nom:
«Ah! trois fois malheur à celui qu'a touché le funeste dilettantisme!... Sans réflexion, sans calcul, poussé par sa nature et par l'esprit du temps, il s'est livré à ses séductions, dont il n'a pas vu le danger: c'est si facile, si doux, si distingué, de jouer avec les idées, de s'en caresser l'intelligence, d'en extraire l'essence, et, comme un riche répand sur ses mouchoirs un parfum dont le prix nourrirait des familles, d'en saupoudrer élégamment sa vie... Cependant, ces plaisirs s'émoussent comme toutes les ivresses: le Pharisien se fatigue à la fin des arcs-en-ciel qu'allument sur toutes choses les prismes de son esprit. Un chagrin le frappe, la vieillesse vient, il se sent homme, et voici s'éveiller en lui un immense besoin d'aller aussi prier obscurément dans les recoins des églises et d'y déposer sa souffrance, et de savoir qu'il est écouté... Mais c'est Dieu maintenant qui le traite ironiquement en égal, qui discute et raisonne et lui renvoie les questions qu'il lui posait, et le promène en raillant par la chaîne des cercles vicieux qu'il avait forgée. Alors son orgueil s'écroule enfin, il sent peser sur lui comme un poids matériel le vide dont il s'est entouré et qui l'absorbe; il se révolte contre la tyrannie de son intelligence dont il a fait une inexpugnable forteresse... En vain ... et pour s'être complu en lui-même, il est éternellement isolé en lui seul.»
Cela est fort bien dit, et c'est cette misère qui a inspiré à M. Rod ses meilleures pages: par exemple celles où, par un ciel gris de novembre, serré en vain contre sa compagne, il sent «le je ne sais quoi d'étranger qui subsiste quand même en eux malgré la fusion de leurs vies (p. 48-49)», et celles encore où il exprime le navrement de tout souvenir, quel qu'il soit, et aussi ce sentiment singulier qu'on est plusieurs êtres successifs qui semblent indépendants les uns des autres, et que le «moi» coule comme l'eau d'un fleuve ou le sable d'une clepsydre... (P. 54-55.)
Et pourtant tout bien réfléchi et au risque de me contredire encore une fois, il m'est extrêmement difficile de m'apitoyer sur le cas de M. Rod, ni de me persuader que le dilettantisme soit par lui-même malfaisant, et j'ai presque envie de prendre sa défense. Ce mot de «dilettantisme», si vague et si commode, je pense que c'est Paul Bourget qui en a donné la meilleure définition: «C'est, dit-il, une disposition d'esprit très intelligente à la fois et très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes diverses de la vie et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes sans nous donner à aucune.» Eh bien, pourquoi cette disposition d'esprit serait-elle nécessairement funeste? Elle a souvent pour résultat l'ennui et l'impossibilité d'échapper à son propre isolement? Mais l'ennui, on y arrive tout aussi bien par d'autres routes. Bossuet nous parle de l'ennui qui est naturel à toute âme bien née. «Quelle solitude que ces corps humains!» dit Musset. «Nous mourons tous inconnus», dit Balzac dans un sentiment assez semblable. Et ni Bossuet, ni Balzac, ni Musset ne furent des dilettantes...
Il y a dans le dilettantisme un désir de tout comprendre, et un don de souple sympathie—avec une arrière-pensée de reprise, dans la crainte d'être dupe. Il est donc fait en même temps d'imagination sympathique—et de défiance intellectuelle ... et ainsi, il peut être la pire chose ou la meilleure: tout dépend du dosage des deux éléments qui le composent, et ce dosage dépend lui-même du tempérament de celui qui le pratique... Je suis persuadé, pour moi, qu'un dilettante sec est un homme qui aurait été plus sec encore s'il n'avait pas été dilettante.
Le dilettantisme commence par être un plaisir et, quand il devient ensuite une cause de souffrance, il porte en lui-même son remède. Pour revenir au cas de M. Rod, le dilettantisme ne l'a pas empêché de se marier par amour, et il lui a sans doute servi à jouir plus délicatement de cette bonne fortune. Et, si le dilettantisme a d'abord retardé en lui l'éclosion de l'amour paternel, ce n'a été que pour le faire ensuite plus réfléchi, plus fort et plus tendre. Car le dilettantisme (Dieu! que ce mot m'agace!) est comme l'éprouvette de nos sentiments: il n'y a que les plus profonds et les moins artificiels qui y résistent. C'est le dilettantisme qui a permis à M. Rod de s'intéresser à toutes les conceptions de la vie, même les plus contraires à ce qu'on entend justement par dilettantisme, et d'y entrer tour à tour. C'est grâce à lui que notre écrivain a pu s'éprendre à ce point des romans russes, ou, si vous voulez, c'est l'ennui mortel issu de son dilettantisme qui a finalement déterminé ce prétendu dilettante à ne plus l'être. Oh! sans doute il traînera toujours derrière soi des lambeaux du vieil homme; il ne sera jamais un Vincent de Paul; ses expériences d'«altruisme» ont échoué, et ses tentatives pour «croire» n'ont point mieux réussi. Mais n'ayez crainte, il en demeure quelque chose, et l'on peut dire, en un sens, que c'est le dilettantisme qui a conduit M. Rod à plus de charité et d'humilité d'esprit, et à une résignation déjà chrétienne.