La vie n'a de sens que pour ceux qui croient et qui aiment: telle est sa conclusion. Son livre se rattache donc à ce mouvement d'esprit qu'on pourrait presque appeler évangélique, et qui est si sensible dans les écrits de Paul Bourget, de Maurice Bouchor, de Paul Desjardins, et de toute l'élite de la jeune génération. Et je me figure que l'origine de ce mouvement, c'est, quoi qu'on en dise, cette curiosité même qui est la marque éminente de notre temps: car on arrive assez vite à reconnaître que la curiosité intellectuelle et sentimentale ne suffit pas pour vivre pleinement, et c'est là une constatation qui a des conséquences.

Ce n'est point que ce credo des âges nouveaux soit facile à rédiger. Essayerons-nous? En voici un que je vous donne pour ce qu'il vaut et qui, d'ailleurs, n'est pas original (mais un credo ne doit pas être original).

—Je crois que l'humanité marche—quoique très lentement, avec des arrêts et des retours—vers un état meilleur où la justice sera moins incomplètement réalisée, la souffrance moindre, la vérité mieux connue, et, si vous le voulez, vers un idéal. Cet idéal, dont l'accomplissement est la raison d'être de l'univers, je ne sais s'il réside dans l'intelligence d'un Dieu, ou s'il se forme peu à peu dans le cerveau des êtres supérieurs. Je crois que tous les hommes sont réellement solidaires; je crois aussi (ceci est de Pascal) que nous aimons les autres (ou d'autres que nous) aussi «naturellement» que nous nous aimons nous-même; et que, de cette vérité sentie et de cet instinct développé peut découler toute une morale. Je crois que notre intérêt et notre plaisir, c'est d'aimer autre chose que nous, de travailler pour ceux que nous aimons et, par delà, en vue de la communauté tout entière.

Je crois que la morale est tantôt l'amour et tantôt l'acceptation des liens parfois délicieux et parfois gênants qui nous enchaînent, soit par le cœur, soit par un intérêt supérieur où le nôtre se confond, à d'autres que nous et aux groupes de plus en plus larges dont nous faisons partie. Je crois que cette morale, dans le détail de ses prescriptions, doit coïncider, sur les points essentiels, avec la partie durable des morales religieuses et de celle qui est fondée sur une philosophie spiritualiste.

Je crois aussi qu'on est bon et juste (quand on l'est) naturellement, par un sentiment qui commande et rend le plus souvent facile le sacrifice à autre chose que soi et, comme on l'a dit, par une «duperie» profitable à l'ordre universel et qui dès lors n'est plus duperie: mais pour croire que ce n'en est pas une, il faut faire effort, et sans doute la morale doit commencer par un acte de foi, formulé ou non. Le don ou le pouvoir de vivre sur cet acte de foi implicite, je crois qu'il peut être développé ou diminué par l'éducation ou par l'expérience, mais que rien ne peut le communiquer aux créatures manquées qui ne l'apportent pas en naissant ou qui n'en ont pas, du moins, un petit germe, et qu'ainsi il y aura longtemps encore, dans le grand œuvre, un énorme déchet de forces inemployées ou nuisibles, mais que tout de même le grand œuvre se fera ... Amen.[Retour à la Table des Matières]

CHOSES D'AUTREFOIS

Par ce temps de lycées de jeunes filles, c'est une joie pour l'esprit que ce journal enfantin où la petite princesse Hélène Massalska nous raconte la vie qu'on menait, de 1772 à 1779, au couvent de l'Abbaye-au-Bois[10].

C'est dans ce couvent qu'étaient élevées les fillettes les plus nobles de France. Les religieuses aussi appartenaient aux plus grandes familles. En 1772, l'abbesse s'appelait Mme de Chabrillan, et la maîtresse générale Mme de Rochechouart.

C'était un très noble couvent, vaste et plein de souvenirs, avec une bibliothèque de seize mille volumes, et partout des tableaux de maîtres. Et c'était un gai couvent, largement ouvert aux bruits du monde, avec une salle de théâtre au bout de l'antique jardin à marronniers et à charmilles. Des artistes de l'Opéra et de la Comédie-Française y donnaient des leçons de danse et de déclamation. Un jour, la petite Hélène y jouait le rôle d'Esther avec cent mille écus de diamants sur son manteau. Continuellement, des dames à paniers, poudrées et haut coiffées, des petites femmes de Watteau et de Lancret, s'y promenaient par les cloîtres. Toutes les fêtes de l'Église y étaient chômées, et Dieu sait s'il y en avait alors! Et c'étaient, pour un rien, des déjeuners «avec des glaces».

Et le joli programme d'études! Je fais le relevé des heures de travail pour une journée. Je trouve deux heures pour l'écriture, le calcul, la géographie et l'histoire, et quatre heures pour le catéchisme, la danse, le dessin, la musique, le clavecin et la harpe. D'algèbre, de chimie, de physique ou de zoologie pas la moindre trace.