Ces fillettes ne s'en portaient pas plus mal. Bleues, blanches ou rouges—c'est-à-dire petites, moyennes ou grandes—elles sont singulièrement énergiques et vivaces. Elles ont l'humeur batailleuse et fière. On sent qu'elles ont dans les veines, même à cette époque de décadence de la noblesse, un sang orgueilleux et fort, le sang d'une vieille race de soldats, seigneurs de par l'épée. Elles sont tumultueuses et violentes comme des guerriers Francs.
Une fois, pour avoir «rapporté», la petite Hélène est jetée par terre d'un croc-en-jambe, et tout le pensionnat lui saute par-dessus le corps en la bourrant de coups de pied. Une autre fois, ce sont des batailles terribles entre les rouges et les bleues, les grandes battant les petites comme plâtre quand elles les rencontrent dans les coins, et les petites déchirant et jetant dans le puits les livres et les cahiers des grandes. Un jour, pour une maîtresse qui déplaît, toutes les pensionnaires, sauf quelques timides, se révoltent, s'emparent des cuisines, y campent deux jours et une nuit, et envoient des parlementaires faire leurs conditions à Mme de Rochechouart. Et celle-ci, grande dame, indulgente aux fiertés et aux violences et qui a, comme les petites révoltées, du sang des vieux barons féodaux sous ses habits de servante du Christ, répond sèchement à une pensionnaire qui n'avait pas été de la conspiration et qui s'en vantait: «Je vous en fais mon compliment.»
Toutes ces petites féodales sont aussi des gauloises. Elles font, sur la sœur Saint-Jérôme et sur son confesseur dom Rigoley, qui avaient tous deux la peau fort noire, cette plaisanterie que «si on les mariait ensemble, il en viendrait des taupes et des négrillons». Elles ont, par un soupirail, des conversations avec un marmiton d'un hôtel voisin, qui leur joue de la flûte et qui les appelle par leurs noms: «Hé! d'Aumont! Choiseul! Mortemart!» Et elles s'échappent en espiègleries énormes, comme de mettre de l'encre dans le bénitier, en sorte que les religieuses s'en barbouillent en venant chanter l'office de nuit. Ce qui fit dire à Mme de Rochechouart que certes «le trait était noir».
Ah! les braves petites filles, si saines et si gaies! Elles font bien de rire, et de se dépêcher. Car ces privilégiées sont aussi des sacrifiées. Que nos filles de bourgeois et d'ouvriers ne les envient pas trop!
Ces pensionnaires de la noble abbaye ont des noms illustres, toutes les jouissances de la richesse et de l'orgueil—et notamment le plaisir de se croire pétries d'une autre argile que les «Petites Cordelières», les pensionnaires du couvent bourgeois d'à côté. Mais vraiment elles payent bien tous ces avantages. Pas de tendresse; pas de vie de famille, jamais; les pères absents; les mères occupées par une vie de parade. Leur famille, c'est la caste dont elles sont. C'est pour la conservation et l'honneur de cette caste que leur enfance se passe de caresses, et qu'elles ignoreront les libres fiançailles amoureuses.
Elles sont les victimes superbes de leur nom. À douze ans, on marie Mlle de Bourbonne à un vieux gentilhomme, M. d'Avaux; puis on la ramène au couvent, où elle pleure chaque fois que son vieux mari la demande au parloir. Le cœur de ces petites est condamné à ne parler qu'après le mariage. Aussi se rattraperont-elles.
Il y a par malheur d'autres sacrifiées: celles qui prennent le voile pour conserver à l'aîné de quoi soutenir l'honneur du nom. Mme de Rochechouart elle-même, si sage, si sereine, fond quelquefois en larmes et, pour occuper son imagination, passe des heures à noircir du papier. Mlle de Rastignac, très belle, vingt ans, prononce ses vœux. Au moment où on lui coupe ses longs cheveux blonds, toutes les pensionnaires disent: «Quel dommage!» Après le vœu d'obéissance, quand elle en vient au vœu de chasteté, elle s'arrête, et alors les petites coquines, qui pleuraient jusque-là, étouffent une grosse envie de rire. La pauvre victime «jeta les yeux de tous côtés pour voir s'il ne lui viendrait aucun secours. La maîtresse s'approcha, lui disant: «Allons, du courage, mon enfant, achevez votre sacrifice!» Elle fit un profond soupir en disant: «de chasteté et de clôture perpétuelles», et en même temps elle laissa tomber sa tête sur les genoux de madame l'abbesse. On vit qu'elle s'évanouissait, et on la mena à la sacristie.»
Il a donc ses drames, ce joyeux couvent, où sans doute la moitié des religieuses ont à peu près autant de vocation que Mlle de Rastignac. Et parmi ses légendes, il a celle de Madame d'Orléans, une néronienne. On ne nettoie que deux fois par an l'appartement de cette ancienne abbesse, fille du Régent. Un jour, une religieuse y a trouvé des traces de sang et une odeur de soufre. Les petites pensionnaires se racontent à l'oreille, avec terreur, et peut-être avec une secrète admiration scandalisée, que Madame d'Orléans faisait fouetter les sœurs jusqu'au sang, que parfois elle se mettait toute nue et faisait venir des religieuses pour l'admirer, «car elle était la plus belle personne de son temps», et qu'enfin elle prenait des bains de lait, qu'elle distribuait le lendemain à ses béguines, au réfectoire.
Ce couvent est au roi plus qu'à Dieu. On n'y enseigne point l'humilité. Les religieuses même l'ignorent. Quand l'archevêque de Paris fait mettre les scellés sur leur bibliothèque (parce qu'elle contient des livres jansénistes), elles les font lever par deux «visiteurs» de leur ordre, et l'archevêque finit par leur faire des excuses.
Ce qu'on développe chez les pensionnaires, c'est l'énergie individuelle, le sentiment de l'honneur; et on leur apprend aussi l'immolation de soi à l'intérêt d'une caste qui est encore (pour quelques années) une institution politique et sociale. Ce couvent est une sorte d'«École des Cadettes», une école de vie élégante, d'orgueil, de volonté—et de sacrifice. L'enseignement religieux devient souvent, ici, d'un illogisme charmant, l'institution même de la noblesse et jusqu'à ses préjugés d'honneur allant contre l'esprit de l'Évangile.