C'est égal, la vaillance et la fierté de ces fillettes me ravissent.—À huit ans, Mlle de Montmorency «eut un entêtement très fort vis-à-vis de madame l'abbesse (c'était alors Mme de Richelieu), qui lui dit en colère: «Quand je vous vois comme cela, je vous tuerais.» Mlle de Montmorency répondit: «Ce ne serait pas la première fois que les Richelieu auraient été les bourreaux des Montmorency.»—Six ans après, cette enfant, mourant d'un bras gangrené, disait avec une tranquillité merveilleuse: «Voilà que je commence à mourir.»
Ce qui rend plus intéressant encore, et même hautement dramatique, le tableau que la petite Hélène nous trace de l'Abbaye-au-Bois, c'est que, à l'heure même où elle écrit son journal, l'organisation sociale en vue de laquelle ces jeunes filles sont expressément élevées craque de toutes parts. Tandis qu'elles dansent, jouent de la harpe, se marient à douze ans ou prennent le voile à dix-huit, et qu'elles se disposent, par leurs plaisirs comme par leurs sacrifices, à soutenir la gloire de leurs maisons, peut-être que dans la rue, sous les longs murs du noble couvent, passe le petit robin qui leur fera couper la tête. Leurs maîtresses les préparent à être de grandes dames—et bientôt il n'y aura plus de grandes dames. Mais, en même temps et sans le savoir, elles les préparent à bien mourir. Leur éducation de filles nobles leur servira du moins à bien porter la détresse de l'exil—ou à bien monter sur l'échafaud.
Tout cela est fini. C'est un monde entièrement disparu dont la petite princesse nous montre un coin. La noblesse, n'étant plus une institution sociale, a bien réellement cessé d'être. Tout est si fort changé qu'on ne peut même pas comparer l'Abbaye-au-Bois et nos Sacré-Cœur ou nos Ursulines. La noblesse est si bien réduite à n'être qu'un nom et qu'un souvenir, que les derniers représentants de ce néant ne peuvent même plus faire élever leurs filles en filles nobles. Dans les couvents les plus «aristocratiques», les petites bourgeoises sont en majorité. L'éducation n'y développe plus la volonté ni l'énergie morale. L'instruction y est absolument démocratique. La danse et le clavecin ont cédé le pas aux choses «sérieuses». Le couvent, même au faubourg Saint-Germain, ne fait plus que des filles à diplômes, des institutrices, et tantôt des niaises, tantôt des corrompues.
Dès lors plus de grandes dames, du moins au sens entier du mot. Les conditions manquent, et la culture spéciale. On m'assure que les descendantes de celles d'autrefois ne se distinguent guère plus des riches bourgeoises. Que dis-je? C'est peut-être telle bourgeoise affinée qui nous donnera le mieux aujourd'hui l'idée de la grande dame. Il n'y a plus qu'une aristocratie intellectuelle.
L'aristocratie du sang (avec tout l'ordre social qu'elle impliquait) était assurément plus décorative, produisait des individus plus remarquables, de plus beaux spécimens de l'animal humain, et permettait à un petit nombre une vie plus noble et plus brillante. Le développement de la démocratie est peut-être incompatible avec la beauté du monde considéré comme un spectacle pour l'artiste et pour le curieux. Prenons-en notre parti; faisons ce sacrifice à l'idée de justice.
Mais, malgré moi, je me suis pris de tendresse pour Hélène Massalska et pour ses compagnes. J'ai senti, en feuilletant le livre de M. Pérey, que tout ce qu'il y a eu d'élégance, d'héroïsme et de fierté dans cette ancienne noblesse française faisait partie de notre patrimoine à tous. J'ai aimé à voir s'épanouir, dans ce royal couvent, ces orgueilleuses et charmantes fleurs de notre race. Plaisir de plébéien ébloui? Non, mais de Français pieux.[Retour à la Table des Matières]
L'EXPOSITION BODINIER
Si, flânant dans la rue, lorsque rien ne vous presse, vous ne vous êtes jamais arrêté devant les vitrines où sont exposées les photographies des comédiens et des comédiennes; si vous n'avez jamais pris un plaisir absurde, mais vif, à les reconnaître, depuis M. Cocheris jusqu'à Mme Damala, en passant par Delobelle et par Chichinette ..., vous pouvez être un honnête homme, mais vous êtes à coup sûr un individu bizarre et inquiétant, d'une originalité blessante pour vos contemporains, et sur qui le gouvernement devrait avoir l'œil.
L'ingénieux secrétaire général de la Comédie-Française, M. Bodinier, qui est décidément un psychologue et qui déjà avait eu l'idée merveilleuse d'offrir en spectacle aux messieurs d'un certain âge, pour des sommes relativement considérables, les exercices et les ébats enfantins des élèves du Conservatoire, M. Bodinier n'a donc point été si mal inspiré en organisant, dans une galerie attenante à son théâtre de poche, une exposition de portraits d'acteurs et d'auteurs dramatiques.
M. Bodinier connaît les hommes. Il sait que, si rien n'égale la joie de monter publiquement sur les planches et d'être de ceux que nomme la foule, c'est encore une volupté très appréciable que de contempler les traits de ces privilégiés, de participer à leur gloire par sympathie. Il sait qu'après les ivresses de la célébrité il y a les plaisirs de la badauderie; que, d'ailleurs, elles s'entretiennent l'une par l'autre; qu'ainsi tout le monde est content, ceux qui sont regardés et ceux qui regardent, et que tout est donc pour le mieux.