Si quelque industriel hardi et insinuant décidait, par son éloquence ou par des cachets sérieux, nos principales «illustrations» à venir passer tous les jours une demi-heure dans quelque salle entièrement vitrée, sur le boulevard, et admettait le public à les voir,—pour de l'argent,—ne pensez-vous pas qu'il ferait plus rapidement fortune qu'un directeur de ménagerie ou de musée anthropologique?

En attendant, nous avons, avec le musée Grévin, l'exposition Bodinier. J'en viens.

C'est une revue amusante à passer. Je vous parlerai peu des artistes vivants. Les têtes que la photographie a multipliées aux devantures des papeteries, vous les retrouverez là, peintes ou crayonnées. Vous constaterez qu'elles sont un peu moins ressemblantes, voilà tout.

Mais les portraits des morts pourront vous inspirer quelques réflexions.

La première, c'est qu'il nous est absolument impossible de nous représenter exactement les traits et la physionomie d'un seul des comédiens d'autrefois.

Hélas! nous ne savons même pas et nous ne saurons jamais quelle tête avait Molière. Ressemblait-il à Monval? ou peut-être à Porel? Mystère!

On hésite entre trois ou quatre images du grand homme. Ne dites pas que la question peut être tranchée par une sorte de divination, par un secret et sûr instinct du cœur. S'il en était ainsi, Monval aurait tout de suite reconnu, l'année dernière, la mâchoire de l'auteur du Misanthrope. Un je ne sais quoi l'aurait averti et éclairé. Or, Monval lui-même n'a pas osé la reconnaître: c'est un fait.

Le salon Bodinier présente d'autres cas aussi lamentables. Voici, par exemple, un premier portrait de la Clairon: c'est une Bartet, plus fade. Puis, en voici un autre, où elle rappelle tout à fait la Madeleine de Guido Reni (qui ressemble elle-même à Adrienne Lecouvreur). Et pas un trait de commun entre ces deux Clairon! Laquelle est la vraie? Ni l'une ni l'autre peut-être.

Du moins pouvons-nous espérer qu'il y a, dans l'une de ces peintures, quelques vagues linéaments de ce qui fut le visage de la Clairon. Il est seulement fâcheux que nous ne sachions pas lesquels. Mais le sort de la pauvre Gaussin est plus triste encore. On nous montre un portrait d'elle. Rien de mieux, n'était une petite difficulté: on n'est pas bien sûr que ce soit son portrait.

Nous ne sommes pas au bout de nos mécomptes. Par un phénomène inexplicable et pourtant bien réel, s'il est vrai que les diverses figures peintes d'un même comédien ne se ressemblent jamais entre elles, il est également vrai que les portraits des comédiens d'une même époque se ressemblent tous, tous,—comme des frères. Arrangez cela!