Paris, 7 novembre.
C'est fini. On l'a fermée hier: cela est triste. Car, bien que je sois allé la voir trente ou quarante fois, je ne l'ai pas vue. Personne ne l'a vue: il y avait trop de monde.
Je songe tout à coup, et j'éprouve en y songeant le tragique sentiment de l'irréparable, que je n'ai jamais été sur le pont roulant de la galerie des machines et que j'ai même oublié de monter au balcon du dôme central. Il y a une quantité de petits pavillons, de baraques pittoresques, d'édicules exotiques où l'on voyait sans doute des choses merveilleuses et où je ne suis jamais entré, parce que je n'ai pas la vertu qu'il faut pour faire la queue. Personne ne l'a vue, vous dis-je, votre Exposition! personne, excepté les pauvres, les résignés, ceux qui sont patients, ceux qui savent attendre. Et cela est très bien ainsi.
Hier, dernier jour, je voulais revoir d'abord les choses que j'avais aimées, puis me mettre en quête de celles que je n'avais pas vues et réparer un peu mes oublis ou mes paresses... Mais la foule était d'une densité plus cruelle encore que les autres fois. Alors j'ai cherché des coins paisibles. J'en ai trouvé! Je me suis reposé dans une grande salle pareille à un ouvroir protestant, où sont exposées des dentelles et où des dames affables causent discrètement. C'est le pavillon Dillmont... J'ai été bien tranquille aussi dans une salle où l'on voit des casseroles de cuivre et des robinets. Enfin, je n'ai pas été trop dérangé non plus dans un petit coin du pavillon du gaz, où j'ai vu une amusante collection de tous les anciens ustensiles d'éclairage, lampes grecques et romaines, chandeliers rébarbatifs et torchères du moyen âge, lampes naïves et flambeaux des derniers siècles, etc... J'ai remarqué une exquise petite lampe antique, en forme de pied, l'orteil relevé et percé pour laisser passer la mèche. Ç'a été ma suprême découverte.
... Une dernière fois, la cité féerique nous est apparue dans un immense et surnaturel flamboiement! Puis, tout est rentré dans la nuit. Et nous sommes au lendemain d'un rêve.
Rêve bienfaisant? Oui, certes. L'Exposition nous a fait croire à notre propre renaissance. Elle a présenté à nos yeux de vives et brillantes images de paix et de fraternité humaine. Elle a été la fête magnifique du travail.
Mais, justement, les jours de fête on ne travaille pas, et il est dur, ensuite, de s'y remettre. Puis, les lendemains de rêve sont dangereux. On se heurte de nouveau à la réalité, on la trouve plus rude qu'auparavant, et l'on s'irrite... Et il arrive ainsi qu'en exaltant notre espoir, mais sans nous apporter plus de vertu, la fête de la paix sème en nous des germes de guerre. Rappelons-nous ce qui suivit la délicieuse et sublime fête de la Fédération de 1790, et soyons les gardiens vigilants de nos propres cœurs.
Paris, 10 novembre.