Je me suis trouvé par hasard à ce dîner du Journal des Débats où M. Léon Say a dit de si bonnes choses.

C'est la première fois que je l'entendais parler. Son éloquence est très particulière. Elle est uniquement faite de clarté et de placidité. J'imagine que, auprès de M. Say, Thiers était un pur lyrique et que Dufaure semblait pindariser. C'est une causerie lente et posée; le ton est modeste et uni, le geste rare; le mouvement n'est que dans les idées. À peine, çà et là, une inflexion imperceptiblement railleuse. Rien de moins oratoire, mais rien de plus persuasif ni qui inspire plus de confiance... Il faut ajouter qu'un nom illustre, une très grande fortune, un long et brillant passé politique,—ce sont de ces choses qui permettent la simplicité et qui donnent à cette simplicité un assez bon air. Puis, on sent bien ici que l'orateur est désintéressé, que son passé et ses moyens le lui permettent; que, s'il peut avoir de hautes et légitimes ambitions, il n'a point de fringale; qu'il est à peu près exempt de la tentation de subordonner l'utilité publique à son propre intérêt, et qu'il est donc dans les meilleures conditions pourvoir le vrai et pour le dire... Bref, j'ai connu clairement, en écoutant ces phrases paisibles d'un monsieur tout à fait dépourvu d'emphase, ce que c'est que «l'autorité» chez un orateur.

Une phrase de ce discours m'a frappé entre beaucoup d'autres: «Nous avons une grande nouveauté à vous montrer durant cette législature: des hommes qui sont eux-mêmes, et cette nouveauté seule est peut-être appelée à produire de grands effets.»

Être soi-même! Avoir son sentiment et son jugement à soi, et non pas le jugement ni le sentiment des autres, professer une opinion parce qu'on l'a, non parce que d'autres l'ont et parce que c'est l'opinion présumée d'une circonscription électorale ou l'opinion affichée d'un groupe parlementaire... Ah! si nos représentants pouvaient faire cela! Si chacun d'eux pouvait penser tout, seul et agir selon qu'il a pensé!... Ne dites point qu'il y aurait alors autant d'opinions que de têtes. Il n'y a guère plus de deux ou trois grandes façons de juger et de sentir en politique. Les esprits finiraient donc par se ranger en un petit nombre de catégories. Mais ils s'y rangeraient spontanément. Au lieu des groupements artificiels d'autrefois, nous aurions des groupements naturels; et chacun, étant plus sincère, travaillerait mieux et de meilleur cœur.

Notez que ce qu'on demande ici à nos députés, ce n'est même pas d'être plus vertueux, plus intelligents, plus désintéressés; c'est seulement d'être un peu moins humbles, d'oser un peu interroger leur propre expérience et leur propre conscience. S'ils faisaient ce petit effort, nous aurions tout de suite une meilleure politique.

C'est comme en littérature. Si les jeunes gens ne copiaient point ce qu'ils ont lu, s'ils voulaient être sincères et ne traduire que ce qu'ils ont vu et senti, nous aurions de bien meilleurs livres.

Il y a pourtant une difficulté. «Être soi-même», cela est beau; mais, pour être soi-même, il faut d'abord être quelque chose... Cette réflexion me refroidit un peu sur la phrase de M. Léon Say.


G..., 12 novembre.

Les abords du palais Bourbon doivent être, à l'heure qu'il est, fort tumultueux, et la journée sera, j'imagine, des plus intéressantes. Que va-t-il se passer de l'un et de l'autre côté de l'enceinte si consciencieusement fortifiée par M. Madier de Montjau?... Mais je suis loin de Paris et n'aurai les nouvelles que demain. Laissez-moi donc, tandis que je regarde tomber les dernières feuilles, vous entretenir de choses paisibles et innocentes.