Sur les faits, il est impossible de n'être pas d'accord avec l'auteur de la brochure. Il résulte évidemment des lettres de l'archevêque et de Pie IX, et d'autres documents officiels, que Darboy a été le plus décidé des gallicans; que, ayant nié la juridiction ordinaire et immédiate du pape sur le diocèse, il ne s'est jamais rétracté formellement; «qu'il a toujours été du côté du gouvernement contre le pape, contre le concile, contre l'Église, à l'archevêché, aux Tuileries, au Sénat, à Rome comme à Paris». Lors donc que l'abbé X... nous dit que Darboy n'a été qu'un diplomate et un grand fonctionnaire, cela ne nous semble point si mal jugé. Même sa conclusion nous paraît assez juste, à la malveillance près: «Si la chronologie fait tort à Mgr Darboy en le nommant avant le cardinal Guibert et après le cardinal Morlot, l'histoire le servira peut-être mieux en le plaçant entre Noailles et Maury.»
Seulement ... il se trouve que les documents sur lesquels il appuie sa très solide démonstration et qui ne lui inspirent, à lui, que tristesse et que colère, nous rendent intéressante, ou même sympathique, la figure de l'intelligent prélat, et que, tandis qu'il croit l'accabler, il le sert auprès de nous.
«La grande préoccupation de cet évêque, nous dit-il en rapportant les propres expressions de Darboy, est de former un épiscopat et, par conséquent, un clergé compact, unanime et marchant d'un même pas dans le sens de son époque et de son pays, et qui surtout ne soit pas trop dépendant de la cour de Rome, parce que ç'a été la cause du schisme religieuse du seizième siècle.» Une autre fois, Darboy a osé écrire, à propos de la nomination d'un évêque: «Ceux-là doivent être préférés, toutes choses égales d'ailleurs, qui croient que la société n'a pas moins besoin d'être consolée que d'être instruite, qu'il faut la plaindre et la servir encore plus que la blâmer et la craindre...» De telles paroles scandalisent l'auteur de la brochure. Il songe avec épouvante que, «si l'Empire avait duré, si Mgr Darboy avait vécu, l'Église de France se serait trouvée, une fois encore et malgré le concile, sous la domination d'un semi-gallicanisme pratique, parlementaire et régulier». Il constate enfin, et avec douleur, que «Mgr Darboy a été plus chrétien que prêtre, plus prêtre qu'évêque, et que le baptême avait laissé plus de traces dans son âme que le sacrement de l'ordre».
Or, nous avons beau faire, tout cela ne nous effraye ni ne nous chagrine. Chose inattendue et tout à fait curieuse, les sentiments que les hommes d'esprit modéré et qui souhaitent la paix religieuse voudraient rencontrer aujourd'hui chez ceux qui représentent au Parlement la foi et les intérêts catholiques, ce sont précisément les sentiments du grand-aumônier de Napoléon III.
Il est très vrai que Darboy fut surtout un politique et un honnête homme. L'héroïsme même de sa mort fut tout humain, sans l'exaltation des martyrs des premiers temps ou des missionnaires. Il mourut très courageusement et très dignement, parce qu'il le fallait...
Je me souviens de l'avoir vu et entendu plusieurs fois, quand j'avais de quinze à dix-sept ans. Il parlait avec une pureté et une abondance merveilleuses et que je n'ai retrouvées, depuis, que chez Alfred Fouillée. C'étaient des sermons de morale chrétienne, très généreuse et très virile. Pas une fois il ne nous parla des dogmes.
Sans doute, d'autres questions encore que celle de l'infaillibilité du pape lui semblaient «hérissées de difficultés théologiques et historiques».
Au concile du Vatican, lorsque le secrétaire de l'assemblée annonça la majorité en ces termes: Fere omnes surrexerunt, Darboy se pencha vers son voisin, le cardinal Manning, et lui glissa dans l'oreille ce calembour: «Toutes les bêtes ont voté oui!... feræ omnes...»
Je ne tire point de conclusion. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai jamais rencontré visage plus profondément mélancolique, d'une expression plus douloureuse, que celui de Darboy.
Qu'avait-il donc, l'archevêque de Paris?...