Tout le livre est la démonstration détaillée de cette phrase. Une vérité en ressort, que l'on soupçonnait sans doute, mais qui n'avait jamais été établie avec cette force: c'est qu'en effet les vrais meurtriers de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ce sont les deux frères du roi et ce sont ses bons gentilshommes. «Caïn! Caïn!» s'écriait un jour la reine en parlant du comte de Provence.

Nous comprenons que les nobles aient pu préférer la royauté à la patrie, ou plutôt confondre la patrie avec la royauté, et qu'ils aient cru pouvoir combattre la Révolution sans combattre la France. Mais à une condition expresse: ils devaient se montrer alors d'autant plus scrupuleusement soumis au roi et d'autant plus étroitement attachés à sa personne. Car, si, rebelles à la France révolutionnaire, ils étaient également rebelles au roi, on ne voit plus de quel droit ou de quel principe supérieur ils pouvaient se réclamer.

Or, non seulement ils désobéissent chaque jour au roi, mais ils parlent de lui avec insolence, avec mépris, presque avec outrage. Ils n'ont plus qu'un sentiment: la haine de qui leur a pris leurs biens et arraché leurs privilèges, le désir furieux de reprendre tout cela et de tirer vengeance de leurs ennemis. Rien de plus. Et, à coup sûr, cela est humain, mais cela est misérablement humain. Il est permis d'être très dur pour l'émigration, parce que, au fond, et sauf des exceptions que l'on pourrait compter, l'émigration eut l'âme médiocre et, parfois, elle l'eut basse.

On haïrait ces exilés impies s'ils n'étaient, après tout, fort à plaindre. La plupart des souverains d'Europe les rebutent durement parce qu'ils sont insupportables, mais aussi parce qu'ils sont malheureux. L'argent leur manque; ils font tous les métiers pour vivre. Ces misères et cette bohème de l'émigration, M. Ernest Daudet nous les décrit dans un bien amusant chapitre. Il a fait, lui aussi, à sa façon (et cette façon est claire, sincère et vivante), ses Rois en exil.


Paris, 27 décembre 1889.

Ma chère cousine,

J'ai vu récemment Léna, drame tiré d'un roman anglais par un comédien français et par une dame hollandaise, dont l'action se passe dans la banlieue de Londres, à Monaco et en Écosse, et qui est joué par des comédiens dont les uns reviennent d'Amérique, le jeune premier de Pétersbourg et la grande jeune première de partout.

Les journaux vous ont dit que Mme Sarah Bernhardt mourait merveilleusement. C'est vrai. Mme Sarah Bernhardt est, au théâtre, une grande réaliste, j'entends une réaliste qui garde le souci de la beauté. Dans les autres actes, elle est énervante. Elle psalmodie son rôle du ton d'une petite communiante de dix ans qui récite les Vœux. Est-ce habitude de «déblayer» pour des publics qui ne savent point le français? Je crois plutôt qu'à force d'exprimer des sentiments violents, de mimer les drames sanguinaires de M. Sardou, de jouer les scènes où l'on crie, où l'on se roule par terre, où l'on est torturé, où l'on tue, où l'on se tue, où l'on est tué, Mme S. Bernhardt a perdu la faculté de comprendre et de traduire les sentiments moyens, ceux de la vie de tous les jours. Elle n'est entièrement elle-même que lorsqu'elle tue ou lorsqu'elle meurt. Elle n'est plus que l'incomparable actrice des derniers actes, des dénouements sinistres et rouges.

Je me demandais, à ce propos, quel peut bien être, au milieu de la vie extraordinaire qu'elle mène depuis dix ans, l'état d'esprit de cette originale personne. Songez qu'elle a connu la gloire énorme, concrète, enivrante, affolante, la gloire des conquérants et des césars. On lui a fait, et dans tous les pays, des réceptions qu'on ne fait point aux rois. Elle a eu ce que n'auront jamais les princes de la pensée. Elle a dû croire, à certaines heures, qu'elle pouvait tout ce qu'elle voulait. L'absence de toute résistance autour d'elle, les servilités qui l'environnent, l'universalité des acclamations, le mensonge de la scène devenu à la longue plus vrai pour elle que la réalité même, la conscience d'être unique au monde ... je suis tenté de croire que tout cela a fort bien pu créer en elle ce que nous appellerons—si vous le voulez bien, ma cousine,—l'état d'esprit néronien, c'est-à-dire l'oubli des conditions ordinaires de la vie humaine, le caprice incessant, monstrueux et stérile dans l'incurable ennui, et peut-être, qui sait? des désirs de cruauté, pour rien, pour éprouver sa puissance—ou pour changer. Très sérieusement, si cette charmante femme a un peu d'étoffe (ce que j'ignore), son âme pourrait bien être, dans le monde rétréci où nous vivons, ce que nous avons de plus semblable à l'âme du chimérique Héliogabale ou de Théodora la chercheuse.