Non seulement, monsieur, les cadeaux offerts à la fiancée sont étalés dans les salons grands ouverts comme dans une boutique foraine, et les folliculaires même et les plus minces grimauds sont invités à les voir, mais la liste de ces objets a été imprimée tout du long dans les gazettes, avec les noms des donateurs, comme pour faire le public juge de leur générosité et exciter par là leur émulation!

Et notez, monsieur, que ceci n'a pu être fait par surprise. L'inventaire est de quatre cents lignes environ et remplit deux colonnes entières de journal. Il faut ou que la noble famille ait pris la peine de le dicter à quelque reporter, ou qu'elle l'ait communiqué elle-même aux feuilles publiques.

N'est-ce pas une grande pitié?

Passe encore, monsieur, si cette exhibition était magnifique et vraiment digne des grands seigneurs qui prétendent en régaler la foule. Mais quelqu'un qui y est allé voir, ayant «suivi le monde», m'assure que presque tous les objets qui figurent là semblent sortis des mêmes magasins de bimbeloterie. C'est du bon article de Paris. Il y a une demi-douzaine de crayons, autant de buvards, un tire-boutons, une boîte à timbres et douze encriers. Mais vous n'y découvrirez ni une carafe de Gallé, ni un émail de Soyer, ni une statuette de Rodin.

Ô le médiocre et le banal étalage! Nos gentilshommes eurent pourtant, autrefois, de l'initiative et du goût en ces matières. Mais la noblesse est morte, monsieur. Et il n'y a plus que des roturiers comme moi qui conçoivent quel élégant déclin elle aurait pu avoir si elle avait voulu.


Paris, 1er décembre.

Je suis, je vous assure, un démocrate respectueux et doux; je voudrais aimer tout le passé de la France, tous ses rois, toute sa vieille noblesse. Comme je cherche ce qu'il put y avoir de vertu et de désintéressement chez quelques-uns des hommes qui firent la Terreur, ainsi je serais bien aise qu'on me montrât ce qu'il y eut, sans doute, chez les émigrés, de générosité et de loyalisme. Mais les faits se permettent souvent de résister à nos plus pieux désirs, et c'est une impitoyable chose que l'histoire.

M. Ernest Daudet continue sa curieuse histoire de l'émigration. Après l'avoir prise par sa fin, il revient à ses commencements et nous donne un volume intitulé: Coblentz. M. Ernest Daudet n'est certes pas un révolutionnaire ni un démagogue. Or voilà que, sans nul parti pris, ayant plutôt, à l'origine, quelque sympathie en réserve pour les émigrés, ou du moins le désir de les trouver dignes d'intérêt et d'estime, il a, comme malgré lui, écrit sur eux, rien qu'avec des documents émanés d'eux, un livre terrible, écrasant pour leur mémoire, qui est une condamnation définitive et, je crois, sans appel possible.

«Incapacité ... présomption ... folles tentatives ... imprudence criminelle», tels sont les mots qui reviennent sans cesse sous la plume de M. Ernest Daudet. À un moment, après avoir cité une lettre du comte de Provence, il ajoute: «Cette lettre est abominable. Elle résume toutes les haines, tous les préjugés, toutes les exigences des émigrés.» Et ailleurs: «On peut dire que, jusqu'à sa mort, le roi n'eut pas de pire ennemi que les émigrés et qu'ils furent les principaux auteurs de ses maux.»