Ce que je vous décris là? C'est la maison et c'est le mobilier d'un vaudevilliste.
D'un vaudevilliste de beaucoup de gaieté et, parfois, de beaucoup d'esprit, qui, depuis vingt-cinq ou trente ans, fournit au Figaro des facéties presque quotidiennes, et des vaudevilles et des opérettes aux plus joyeux théâtres du boulevard.
C'est sans doute pour cela qu'il est triste et que, ayant à s'arranger un intérieur, il a conçu et réalisé un musée de Cluny poussé au sombre. Il se reposait ainsi de sa gaieté professionnelle. Ou peut-être notre vaudevilliste avait-il entendu dire que tous nos grands comiques portaient en eux une mélancolie secrète et a-t-il cru qu'il seyait de les imiter du moins en cela.
Mais le malheureux avait trop présumé de ses forces. Il n'a pu supporter longtemps la tristesse accablante des objets majestueux dont il vivait entouré. Ces meubles qu'il a eu tant de peine à découvrir et à rassembler lui font peur à présent. Il n'en veut plus; il les vend ces jours-ci aux enchères publiques; et c'est ce qui m'a permis de les voir et de vous en parler.
Je voudrais que cette histoire du vaudevilliste chassé de chez lui par ses meubles servît de leçon à ceux de mes contemporains qui ont la rage des mobiliers artistiques... Je suis sévère; mais c'est qu'aussi il y a des choses par trop pénibles! Quand on a une cheminée féodale, comme dans l'hôtel en question, on n'y fourre pas des boutons de sonnerie électrique! et quand on y entasse des chênes, on les allume, monsieur! On ne laisse pas la poussière les recouvrir et on ne met pas, devant l'âtre seigneurial, un misérable choubersky!
Paris, 28 novembre.
À feu le duc de Saint-Simon.
Voulez-vous savoir, monsieur, où en est aujourd'hui la noblesse de France, cette noblesse pour les droits et l'intégrité de laquelle vous avez tant lutté, tant écumé de colère, entassé tant d'épithètes forcenées et de métaphores incohérentes, mais admirables?
Un «grand mariage» doit être célébré ces jours-ci: un vrai duc, un descendant non point de ducs à brevet, mais de ducs et pairs, épouse la fille d'une vraie duchesse. Voilà qui est bien. Un duc qui n'épouse pas la fille d'un banquier juif, cela est rare en ce temps-ci, et cela excite presque un étonnement respectueux... Mais si vous saviez jusqu'où sont descendues, au temps où nous vivons, les façons des gentilshommes!