Cette préface est un morceau bien curieux. L'abbé s'y étale, s'y contemple, s'y démontre avec une joie! une complaisance! une liquéfaction intérieure! Hélas! il se connaît si peu qu'il va jusqu'à repousser ce qui faisait le meilleur de son originalité. «On a semblé croire, dit-il, qu'une solitude forcée m'inspira de penser et d'écrire.» Eh oui! nous le croyions, et c'est par là qu'il nous intéressait. Mais lui, le malheureux, tient absolument à être «auteur» et à l'avoir toujours été: «J'aurais écrit partout, reprend-il fièrement, et mieux à la ville que dans un fond de campagne. Ma plume, disciplinée de bonne heure, n'avait besoin ni de saint Hilaire ni de saint Sylvain pour frapper des maximes.»

Il nous raconte qu'en 1870 il avait déjà écrit quinze cahiers de pensées, qui furent pillés par les Prussiens, et il ne nous cache pas que c'est là une grande perte.

Puis il nous fait l'histoire de son premier volume:

«L'ouvrage eut un beau succès. On l'acheta comme un roman. Pas un journal, pas une revue qui n'en fît l'éloge... Tandis que les Pensées marchaient ainsi de triomphe en triomphe, l'auteur, lui, tendait de tous côtés une oreille inquiète. Ah! ces premiers jours furent pénibles! Enfin de bonnes nouvelles arrivèrent. Victoire! criaient tous les échos. Je ne pouvais croire à tant de bonheur.» Il écrit couramment: «Le chapitre des Paysans est trop célèbre à mon sens, sinon à mon gré», et il parle du «prodigieux retentissement accumulé autour de son nom».

Ah! monsieur l'abbé, je ne saurais vous dire quel chagrin c'est, pour une âme restée religieuse et qui s'attendait à rencontrer un prêtre, de se trouver en face d'un vilain homme de lettres et d'un auteur fieffé!

Pourtant, à y bien regarder, cette préface a aussi quelque chose de touchant, et qui désarme.

D'abord, cette fleur d'illusion, cette ignorance des hommes et des choses. L'abbé se figure avoir remué Paris, être entré dans la gloire. Il ne sait pas avec quelle rapidité nous oublions. On ne pensait plus guère à ses maximes limousines; et si l'on s'occupe encore de lui, vous verrez que ce sera pour lui dire des choses désagréables. Il va souffrir, et je le plains; car c'est évidemment un brave homme.

Il y a tant de candeur dans son contentement! Citant l'article que M. Caro lui a consacré, il fait remarquer en note que cet article était de «vingt-quatre pages et orné de trois gravures».

Il nomme tous ceux qui ont parlé de lui. Il remercie tout le monde, depuis l'évêque de Tulle jusqu'à M. Champsaur. Il s'écrie: «Merci à mon évêque!... Merci à M. Paul Mariéton!... Merci à la Presse parisienne!... Merci à la noble Académie française!...» Et il cite la page de M. Camille Doucet qui le concerne.

C'est que ce moraliste a, en somme, plus d'innocente vanité que d'orgueil. Et cette vanité est bien d'un prêtre: elle implique des habitudes de respect. Vous avez tous connu de ces abbés lauréats, sensibles aux prix académiques et aux récompenses officielles; enclins à respecter, en littérature comme ailleurs, les jugements qui se formulent par voie d'autorité; d'un amour-propre littéraire à la fois très éveillé et très ingénu, et où se révèle un fond de docilité chrétienne, de soumission aux puissances constituées, car toutes, et même celles que signalent les palmes vertes, émanent en quelque sorte de Dieu lui-même. L'abbé Roux joint à ce bon sentiment le respect des journalistes. Il nous montre les certificats qu'ils lui ont délivrés. En réalité, il est bien humble,—et je me trompais tout à l'heure.