C'est égal, je voudrais entendre la prière qu'il adresse à Dieu, de sa stalle de chanoine. J'imagine qu'il murmure entre deux antiennes:
—«Seigneur, si j'ai du génie, je sais que je vous le dois. Je m'ennuyais à Saint-Hilaire-le-Peyrou, parce que, comme je l'ai écrit, «un géant cherche en vain le sommeil dans un lit étroit, et un grand esprit le repos dans un milieu mesquin... Mais, quoique vous m'ayez fait plus grand que Daniel Darc, la comtesse Diane et M. Valtour, de l'Illustration, je ne suis qu'un pur néant devant vous, Seigneur! Que si j'égale La Bruyère et La Rochefoucauld, je ne veux point le savoir; car, plus magnifiques sont les dons que vous m'avez départis, et plus je vous en devrai un compte rigoureux. Alphonse Lemerre me trouvait supérieur à Vauvenargues, et j'ai bien vu que je faisais de l'impression sur les poètes qui venaient chez lui... Mais moi, Seigneur, je sais que, sans vous, je suis plus vil que la poussière des chemins. Ne permettez pas que je l'oublie jamais, et sauvez-moi du péché d'orgueil. La tentation est si forte pour les grands esprits!»
M. l'abbé Roux ne m'en voudra pas. Il considérera que c'est peut-être le Ciel qui l'avertit par une bouche profane. Au reste, je veux bien en faire l'aveu. Il y a grande apparence que nous avons tous, nous qui écrivons, une vanité littéraire pour le moins égale à la sienne. Seulement nous la cachons mieux; nous ne l'exprimons pas, en général, par des préfaces, mais par des actes, par toute notre conduite et par le mal que nous disons de nos confrères. Puis, nous savons un peu mieux les choses; nous n'avons pas les illusions de l'abbé sur la valeur et la portée des articles de journaux, et même de revues. En d'autres termes, nous sommes moins sincères, moins crédules, moins confiants que lui. Nous n'avons pas sa fraîcheur d'impressions. Et je suis bien sûr que l'abbé Roux, même après sa préface, vaut encore mieux, moralement, que les neuf dixièmes des hommes de lettres.
Mais c'est justement pour cela que son cas m'afflige. Corruptio optimi...
Si, à coup sûr, sa candeur l'excuse, elle ne le justifie pas complètement, et elle lui rend plus dangereux le poison de la louange. Ne le louons donc plus et prions pour lui.
Pourvu qu'il n'aille pas maintenant, pris de repentir, faire ciseler dans le pied d'un ostensoir un ange foulant sous son talon les Nouvelles Pensées et leur préface, comme fit Fénelon pour ses Maximes des Saints!
Non, vraiment, ça n'en vaut pas la peine.[Retour à la Table des Matières]
UN GRAND VOYAGEUR DE COMMERCE
Je viens de lire les deux énormes volumes, intéressants encore que confus, que M. Stanley vient de publier en dix langues sous ce titre à effet: Dans les Ténèbres de l'Afrique. Cette lecture m'a laissé une impression singulière.
Voilà un homme tout à fait remarquable par le courage, l'énergie, la patience, la persévérance, la lucidité d'esprit, le talent d'organiser et de commander. Il a, non le premier, mais après très peu d'autres, découvert un grand morceau du mystérieux continent noir. Il est digne de notre admiration, et nous ne songeons point à la lui marchander.