Comment se fait-il donc (je parle ici pour moi et pour quelques-uns) que, l'admirant, nous ne parvenions pas à l'aimer, et qu'il y ait, dans les sentiments qu'il nous inspire, un peu d'incertitude, de malaise, presque de défiance? Cela vaut la peine d'être expliqué.

Il y a explorateur et explorateur. M. Stanley représente éminemment, en fait d'exploration, la dernière manière et, si je puis dire, le nouveau jeu.

Dans un emploi de l'activité humaine qui, d'ailleurs, même intéressé, reste magnifique et rare, on peut bien constater, sans être accusé d'aucun mauvais sentiment, que M. Stanley apporte un désintéressement moindre, en apparence, que ses prédécesseurs.

Les grands conquistadores du quinzième siècle étaient de terribles chrétiens. Ils prétendaient conquérir à la vraie religion de nouveaux domaines. Assurément d'autres mobiles, beaucoup moins purs, fortifiaient en eux celui-là. Mais en principe, et très sincèrement, c'est au nom d'une idée religieuse qu'ils se précipitaient dans l'inconnu.

D'autres ont visité des terres ignorées pour en agrandir leur patrie, ou par un amour ingénu de la science et de la vérité, quelquefois aussi par goût du mouvement et de l'aventure.

Mais les voyages de M. Stanley ont tous été des tâches commandées par des journaux ou des compagnies. Ce n'est point pour sa patrie qu'il a travaillé; et lui-même n'essaie pas sérieusement de nous faire croire que c'est pour sa religion. Ce n'est pas non plus pour l'humanité, puisque c'est pour l'Angleterre.

La vérité, c'est que les nations civilisées se demandent comment elles exploiteront, pour l'accroissement de leur propre richesse et de leur propre bien-être, les régions du globe occupées par les races inférieures, et qu'elles se disputent déjà cette exploitation. Je crois que cela est légitime, je ne vois pas que ce soit héroïque. Les expéditions de M. Stanley sont, à aller au fond des choses, des entreprises commerciales,—dont le bénéfice est, je le sais, à longue échéance, ce qui leur communique une certaine beauté; mais enfin les actes, pris en eux-mêmes, sont ici fort supérieurs aux pensées.

La grande exploration, qui ressemblait jadis à une croisade, relève aujourd'hui du négoce, auquel elle prépare les voies. Elle tend à devenir une fonction du commerce moderne,—la plus noble, puisqu'elle en est la plus périlleuse. Mais cette noblesse même ne peut guère aller qu'en diminuant.

Avant cinquante ans, l'exploration sera presque un métier. Ce sera la forme nouvelle du condottiérisme. Les natures violentes, batailleuses et particulièrement douées d'énergie physique, les hommes qui, il y a trois ou quatre siècles, eussent été mercenaires dans les armées d'Europe, seront voyageurs au service des grandes nations commerciales. Ce sera intéressant, ce sera utile: ce ne sera pas nécessairement admirable.

Des mobiles inférieurs et purement égoïstes peuvent produire des actions d'une énergie surprenante. Grandet et Gobseck sont des hommes d'un très grand courage, à leur façon. Le vieux mot: