..... Quo non mortalia pectora cogis,
Auri sacra fames!

peut s'entendre des tours de force de la volonté tout aussi bien que des crimes. Je ne dis point cela pour rabaisser les voyageurs de commerce du siècle prochain. Je fais seulement remarquer que l'endurance ni l'énergie déployée ne sont point l'unique mesure de la beauté des actes.

Je reviens à M. Stanley. Un de mes griefs (si l'on en peut avoir contre un tel homme) est celui-ci. Les grandes choses qu'il a faites ou qu'il a vues, il ne les raconte jamais simplement, et cela en diminue un peu la grandeur.

La Réclame de tous les pays du monde nous l'a garanti «grand écrivain». Hélas! je voudrais tout au moins qu'il fût un écrivain exact, clair et bonhomme. Ses récits en seraient beaucoup plus émouvants; et nous aurions beaucoup plus de plaisir, nous mettrions plus de promptitude à y croire. Car alors ils ne seraient pas seulement vrais: ils auraient l'air de l'être, ce qui est un grand point.

Mais, comme j'ai dit, ces récits et ces descriptions sont étrangement dénués de simplicité. Outre que la multiplicité mal ordonnée des détails précis produit, au bout du compte, l'ensemble le plus indigeste, la forme est presque partout insupportable d'emphase et de prolixité. C'est un échauffement factice de reporter à demi lettré qui s'évertue à «chercher l'effet». Tous les journaux ont vanté le chapitre où est décrite la grande forêt du Congo. Lisez-le... Ce que ces trente pages abondantes en redites finiront—peut-être—par évoquer dans votre esprit, c'est tout bonnement la vision de la vieille forêt vierge classique, celle que Chateaubriand décrit en cent lignes et Lamartine en deux cents vers (dans la Chute d'un Ange); mais combien moins nette chez le journaliste yankee que chez nos deux compatriotes! Bien entendu, je ne compare point le talent d'expression, ne me faites pas dire une sottise: je ne parle que de la clarté du tableau.

(Joignez que, si la forêt était partout telle que M. Stanley la montre, j'ai peine à imaginer que la caravane eût pu y faire en moyenne, comme nous le voyons, sept kilomètres par jour.)

Voulez-vous un exemple de cette rhétorique de reporter excité? L'auteur nous décrit une tempête dans la grande sylve:

«... On entend hurler et mugir, gémir et soupirer: des clameurs aiguës, des bourrasques se mêlent à la plainte du bois. Les monarques sylvains brandissent leurs bras puissants; leurs sujets inclinent le front jusqu'à terre, et la feuillée s'agite comme pour célébrer la valeur des ancêtres. Une pâle lumière verdâtre se joue sur les jeunes troupes entraînées au combat par l'exemple des aînés. Notre âme se passionne à ce spectacle, etc...»

C'est encore pire quand l'auteur s'avise d'avoir des «pensées».

Exemple: «Plus j'acquiers l'expérience de la nature humaine, plus je pénètre ses profondeurs, plus je suis convaincu...» (vous vous attendez à recevoir un coup?), «plus je suis convaincu que, pour une très grande partie de son essence, l'homme est un pur animal.» Suit l'amplification de cette idée neuve que ventre affamé n'a pas d'oreilles. Ailleurs, M. Stanley découvre que la forêt est l'image de la société, en ce que, chez les arbres comme chez les hommes, les plus forts tuent les plus faibles. Et cette remarque profonde, il nous la développe avec abondance et solennité.