On passerait aisément condamnation sur ces banalités ambitieuses et sur toute cette rhétorique, si elle n'avait un inconvénient très grave. L'emphase presque continue de la forme finit par donner quelque méfiance sur le fond.
Une telle façon d'écrire est, en effet, incompatible avec cet accent qui, chez les conteurs parfaitement simples, est à lui seul un témoignage de vérité, l'accent d'un Villehardouin, d'un Joinville ou d'un Bernal Diaz. On se dit: «Assurément, ce journaliste ne veut pas nous tromper; mais qui sait s'il ne se trompe pas lui-même et si, dans son désir de frapper fort et de nous étonner, il n'arrange pas un peu ses souvenirs, sans le savoir? Et de là, un malaise pour les lecteurs. L'auteur pourrait nous dire: «Allez-y voir.» Mais cela prouverait seulement que nous sommes incapables de faire ce qu'il a fait, ce dont nous convenons sans peine.
Ce qui donne encore un air d'artifice à plus d'une page du célèbre explorateur, c'est ce qui aurait pu, tourné autrement, ajouter à la beauté de son récit: ce sont les ressouvenirs de son éducation protestante. Ce n'est peut-être pas sa faute, mais il y a dans son livre, au lieu des involontaires et simples effusions religieuses qu'on y aimerait, il y a comme des morceaux de prêche, très emphatiques et compassés, et qui, dans le récit d'une entreprise commandée par des intérêts si évidemment et si pleinement terrestres, étonnent et semblent plaqués. Cela ne jaillit pas ou, ce qui revient au même pour nous, ne paraît pas jaillir du cœur. On sent que c'est quelque chose de voulu, de convenu, et que l'écrivain a jugé bienséant, à certains endroits, de parler de Dieu.
D'autres fois, c'est un souci de civilisation et d'humanité qui se manifeste tellement à l'improviste que cela fait un peu sourire. Par exemple, il vient de nous peindre des peuplades qui ont des «physionomies répulsives et dégradées à l'excès». Et tout à coup il ajoute: «Cependant, quelque féroce que soit le caractère des naturels, rétive leur disposition et bestiale leur façon de vivre, il n'en est pas qui ne décèlent des germes de progrès (vous n'aviez pas prévu cette conclusion!), germes grâce auxquels, à une époque future, la civilisation et tous les bienfaits qui en découlent se substitueront à la barbarie.» On a envie de répondre amen. Une pareille réflexion, ainsi placée et amenée, a je ne sais quoi d'antisincère, d'automatique, de mécanique, qui devient presque plaisant.
Voilà quelques-unes des raisons (et je laisse de côté le caractère de l'homme) qui font que, tout en admirant ce voyageur extraordinaire, je ne saurais aller jusqu'à l'amour ni à la confiance. Je lui en veux de ne pas nous laisser goûter avec sécurité les belles choses qu'il a faites.
Et je ne vois pas pourquoi je le tairais, puisque, aussi bien, il ne nous aime pas.[Retour à la Table des Matières]
DONEC ERIS FELIX...
8 octobre 1889.
La mer est grosse; le bateau est durement secoué. C'est que le général n'a plus son étoile. Il débarque à Jersey par une pluie battante.
Il apprend que la maison habitée jadis par Victor Hugo, et qu'il lui semblait convenable d'habiter à son tour, est occupée par une famille anglaise. Il ne trouve à s'installer que dans une méchante villa exposée au nord et qui craque tout entière sous le vent du large.