On lit dans un manuel d'Histoire de France:
«... Ici se place un incident sans importance réelle, mais qui fit grand bruit, si l'on en croit les contemporains.
«Un certain général Boulanger sut profiter de l'état de malaise que les agitations stériles de la politique radicale avaient créé dans le pays. Il sut grouper les mécontentements, les appétits et les rancunes, et, à la tête d'un parti où figuraient ensemble des hommes de la Commune, des radicaux pressés d'arriver au pouvoir, des royalistes et des impérialistes, unis seulement pour la lutte et n'ayant en commun que des haines et des négations, il marcha à l'assaut du parlementarisme et put, un moment, aspirer à la dictature. La résistance énergique du cabinet Tirard-Constans et la sagesse du pays conjurèrent le danger, et les élections du 29 septembre 1889 marquèrent la fin du parti boulangiste.
«On ignore ce que devint le général après son échauffourée. Il est impossible, faute de documents sérieux (car on n'a que ses proclamations, qui sont insignifiantes), de dire si Boulanger fut un ambitieux de haute intelligence et capable de grands desseins, ou s'il ne fut qu'un aventurier vulgaire, servi un moment par des circonstances exceptionnelles, et, finalement, inégal à sa fortune.»
J'espère que l'on sentira plus de pitié que de raillerie dans ces faciles horoscopes. Car, à moins qu'il ne soit devenu un grand sage pour avoir vu les hommes de près ou qu'il n'ait été secouru par une heureuse frivolité de caractère, cet homme si rudement tombé, et de si haut, doit, à l'heure qu'il est, souffrir infiniment. Et volontiers je lui adresserais le mot de Sophocle: «Ô malheureux! malheureux! malheureux! Je ne puis désormais te donner un autre nom!»[Retour à la Table des Matières]
CONTRE UNE LÉGENDE
Le livre tout récemment publié par M. Renan, l'Avenir de la Science (Pensées de 1848) est un in-octavo de plus de cinq cents pages compactes, un répertoire et comme un «trésor» de toutes les idées que M. Renan devait développer, en les précisant ou en les affinant, dans la suite de ses ouvrages. Je n'ai point la prétention, dans un article de journal, vite écrit pour être lu cent fois plus vite encore, de parler dignement d'un tel livre. Il est d'ailleurs beaucoup trop riche de substance pour pouvoir être résumé commodément en quelques lignes.
Je n'y chercherai donc qu'une occasion d'exprimer de nouveau au plus cher de mes maîtres spirituels mon admiration reconnaissante, et aussi d'avertir les personnes frivoles d'une des erreurs où elles tombent le plus aisément au sujet de l'auteur des Origines du Christianisme, de protester enfin contre une légende fâcheuse et très mal fondée: celle du scepticisme de M. Renan.
Car, il n'est que trop vrai, le nom même de M. Renan est devenu, aux yeux des esprits superficiels, synonyme de scepticisme et de dilettantisme, ces mots étant pris, d'ailleurs, dans leur sens le plus grossier. Beaucoup se le figurent comme une manière de bon vivant et de bon plaisant, qui se moque gravement de tout, et—phénomène bizarre, retour absurde des choses d'ici-bas—on dirait que le vulgaire lui prête un peu des traits de ce banal Béranger, dont M. Renan a, jadis, si durement et dédaigneusement traité la basse «théologie». Bref, il entre dans l'image que la foule se forme de lui nombre de traits aussi étrangers que possible à sa véritable physionomie, et il lui est arrivé d'être loué pour des choses dont il a toujours eu profondément horreur.
D'où vient un si fâcheux malentendu?