Peut-être M. Paul Bourget, mal lu par les gens du monde et traduit sans finesse dans leurs conversations, a-t-il contribué sans le savoir à répandre cette idée d'un Renan sceptique et dilettante. Mais, au reste, certaines particularités de la destinée littéraire de M. Renan rendaient ce malentendu inévitable.
L'auteur de la Vie de Jésus est, depuis vingt-cinq ans, professeur d'hébreu au Collège de France. C'est un philologue et un historien. Par la nature de ses travaux, il semblait destiné à n'être connu que d'un groupe d'hommes assez restreint. La gloire qu'il pouvait espérer, c'était une gloire sévère, la même, si vous voulez, que son illustre ami M. Taine. Or, il s'est trouvé que, tout à coup et contre son attente, cet hébraïsant, cet homme voué aux plus austères études, a connu, outre la gloire, la popularité, je dis la popularité la plus retentissante, quelque chose en vérité comme celle de M. Coquelin ou de Mme Sarah Bernhardt. Et cela est unique.
Mais cette anomalie a eu des conséquences. La parole du maître ayant prodigieusement dépassé le cercle de son auditoire naturel, il a été très imparfaitement entendu; et on l'a admiré ou haï tout de travers, et l'on a affreusement simplifié sa philosophie. Les béotiens l'ont trahi, quelquefois en l'aimant; et, par béotiens, je n'entends pas seulement la foule, mais les gens du monde, les petits chroniqueurs et les faiseurs de revues de fin d'année. J'en parle d'autant plus librement que je ne suis point sûr de n'avoir pas été moi-même, un jour, un peu béotien à cet égard.
Le public a donc pétri, selon son caprice, cette idole inattendue. Comme l'auteur des Origines du christianisme étudiait une matière obscure et était souvent amené à douter des faits, on a lestement transformé son scepticisme historique en scepticisme moral. Puis, au lieu de le considérer dans les plus sérieux de ses travaux (qu'ils n'avaient point lus), et notamment dans toute la partie de son œuvre antérieure aux Dialogues philosophiques, les badauds l'ont jugé presque uniquement sur certaines fantaisies, délicieuses d'ailleurs, où il avouait lui-même que son imagination s'était donné carrière.
Ils l'ont aussi jugé sur des causeries improvisées à des banquets, sub rosâ, et où ce sage pliait par instants sa sagesse à une extrême indulgence pour les faiblesses ou la frivolité des personnes qui l'entendaient. On doit du reste remarquer qu'à mesure qu'il avançait en âge, M. Renan craignait davantage d'avoir l'air de surfaire, dans ses discours, les vertus à la pratique desquelles il avait consacré toute sa vie. Quarante années d'héroïque labeur, de pureté et d'intégrité absolues, lui donnaient peut-être le droit d'éviter un certain ton dogmatique en parlant des vérités morales. Mais cette pudeur, cette délicatesse d'une âme fière se tournaient contre lui, et on les prenait encore pour dilettantisme et scepticisme.
Le plus triste, c'est que cette opinion des béotiens n'est pas sans avoir déteint sur la génération nouvelle. Les jeunes gens qui ont aujourd'hui de vingt à vingt-huit ans se sont mis à reprocher à M. Renan de ne pas assez croire et d'être trop gai. Le plus distingué d'entre eux écrivait dernièrement: «Oh! que ce grand professeur d'hébreu nous pèse!» Ils sont là une petite bande qui, sous la conduite de M. de Vogüé, vont répétant à journée faite: «Croyons! croyons!» sans nous dire à quoi, comme on chante à l'Opéra: «Marchons! marchons!» Le «scepticisme» de M. Renan paraît tout à fait sec et affligeant à ces tendres cœurs.
À la vérité, ces novateurs ont découvert que l'âme avait son prix et qu'il faut avoir pitié des humbles et des souffrants. Or, je puis leur affirmer que cela même, avec quelques autres choses, est dans les ouvrages de M. Renan, et notamment dans l'Avenir de la Science.
Car, s'il est un livre de foi, c'est bien celui-là. Je ne pense pas que personne, dans aucun temps, ait pris plus sérieusement la vie que ce petit Breton de vingt-cinq ans dont l'enfance avait été si pure, l'adolescence si grave et si studieuse, et qui, au sortir du plus tragique drame de conscience, seul dans sa petite chambre de savant pauvre, continuait à s'interroger sur le sens de l'univers,—et cela, dans un tel détachement des vanités humaines, que ces pensées devaient rester quarante ans inédites par la volonté de leur auteur.
M. Renan, dans sa préface, «ne réclame pour ces pages qu'un mérite, celui de montrer dans son naturel, atteint d'une forte encéphalite, un jeune homme vivant uniquement dans sa tête et croyant frénétiquement à la vérité». Ah! certes, elles l'ont, ce mérite, et abondamment! Il y a là de l'excès, de l'ivresse cérébrale, une poussée désordonnée de sève intellectuelle. Et il y a de l'enthousiasme. Oui, c'est bien, avec une science plus vive et une plus large intelligence des choses, l'état d'esprit de certains philosophes du siècle dernier, de Diderot souvent, ou de Condorcet affirmant sa croyance au progrès indéfini...
Et voici où le livre de jeunesse de M. Renan reste absolument original. Les encyclopédistes, même les plus candides et les meilleurs, traitant toutes les religions positives en ennemies, n'avaient pas l'accent religieux. L'Avenir de la Science est sans doute un des premiers livres où une entreprise qui passait, il y a cent ans, pour irréligieuse, ait été tentée chez nous religieusement et ait ainsi repris son vrai caractère. Cela s'est fait tout naturellement. C'est que l'ancien clerc de Saint-Sulpice n'avait point changé d'âme: il était devenu clerc de la science, voilà tout. Mais l'accent était le même; c'était le même sérieux, la même ardeur pieuse, la même émotion profonde de tout l'être attentif à la vérité. Il n'avait pas à changer de ton, puisque sa vie, à le bien prendre, n'avait pas changé d'objet. «.... Savoir est de tous les actes de la vie le moins profane, car c'est le plus désintéressé, le plus indépendant de la jouissance... C'est perdre sa peine que de prouver sa sainteté; car ceux-là seuls peuvent songer à la nier pour lesquels il n'y a rien de saint.»