L'Avenir de la Science est un livre de foi, car je ne connais point de livre où le scepticisme et le dilettantisme mondains soient traités avec un mépris plus frémissant de colère. L'Avenir de la Science est un livre de foi, si vous pensez que la foi peut être autre chose que la croyance aux formules dogmatiques de quelqu'une des religions établies. Croire que l'homme est capable de vérité, croire que le monde a un sens, le chercher, croire qu'on a le devoir de conformer sa vie à ce qu'on a pu deviner des fins de l'univers, etc..., ce n'est pas la foi du charbonnier, du derviche, ni du nègre fétichiste; mais j'imagine pourtant que c'est une foi.
Or, je le répète, cet esprit de foi éclate dans le premier livre écrit par M. Renan. Et, d'autre part, vous pouvez constater que cet esprit est celui de son œuvre entière et que, dans les trente volumes qui la composent, il n'y a pas une seule idée d'importance qui ne soit au moins en germe dans ce livre qu'il appelle plaisamment «son vieux pourana». Oui, vous savez lire, vous verrez qu'il l'a gardée, sa foi. Seulement...
D'abord que voulez-vous? Son optimisme a peu à peu décru. La réalité s'est trouvée plus dure, la vérité plus inaccessible, le bien plus difficilement réalisable qu'il ne se l'était figuré. Il nous dit, dans sa préface, en combien de façons il a dû déchanter. Et alors, il s'est efforcé de devenir gai, crainte de tomber dans trop de tristesse.
Puis, sa philosophie s'est faite, pour ainsi parler, de plus en plus cosmique.
La pensée de l'immensité des choses a fini par lui être habituelle. Non seulement l'humanité occidentale, mais toute la planète, mais le système solaire, mais l'univers entier a été de plus en plus présent à ses méditations et presque à chacune de ses démarches. Il a de plus en plus vécu avec la pensée de Sirius. C'est une des plus notables singularités de son génie. «... Comme Hégel, écrit-il, j'avais le tort d'attribuer trop affirmativement à l'humanité un rôle central dans l'univers. Il se peut que tout le développement humain n'ait pas plus de conséquence que la mousse ou le lichen dont s'entoure toute surface humectée...»
Mais il n'en a pas moins poursuivi l'accomplissement de son devoir. Il a continué d'agir très fermement, comme si ce qu'il espérait était le vrai. Et c'est cela qui est la foi. Il n'y a même que cela.
Je voudrais que les bons boulevardiers, qui tour à tour accusent ou félicitent M. Renan de ne pas croire, et ceux de l'école évangélique qui commencent à le renier, nous donnassent un peu leur credo, mais là, d'une façon précise et sérieuse, article par article. On le comparerait avec celui qu'on peut extraire de l'œuvre de M. Renan...
Je pourrais ajouter que cet homme «fuyant» a eu la vie la plus harmonieuse, la plus soutenue, la plus une qu'on puisse concevoir; que cet «épicurien» a autant travaillé que Taine ou Michelet; que ce grand «je m'enfichiste» (car on a osé l'appeler ainsi) est, au Collège de France, l'administrateur le plus actif, le plus énergique et le plus décidé quand il s'agit des intérêts de la haute science; que, s'il se défie, par crainte de frustrer l'humanité, des injustices où entraînent les «amitiés particulières», il rend pourtant des services, et que jamais il n'en a promis qu'il n'ait rendus; que sa loyauté n'a jamais été prise en défaut; que cet Anacréon de la sagesse contemporaine supporte héroïquement la souffrance physique, sans le dire, sans étaler son courage; que ce sceptique prétendu est ferme comme un stoïcien, et qu'avec tout cela ce grand homme est, dans toute la force et la beauté du terme, un bon homme...
Mais je ne sais s'il lui plairait qu'on fît ces révélations, et je m'arrête.
Je crois, en résumé, qu'on exagérerait à peine en disant que le vrai Renan est précisément le contraire de celui que se sont fabriqué les neuf dixièmes des Parisiens. Comme d'autres grands hommes, celui-là ne sera sans doute connu et compris qu'après sa mort.