Et le peuple allemand ne s'est aucunement ému de la chute de l'homme à qui il doit tout,—précisément parce qu'il lui doit trop, surtout parce qu'il lui doit plus qu'il ne lui avait demandé, et peut-être enfin parce qu'il sent confusément que ce grand homme est l'homme du passé.
Le troisième acte singulier de Guillaume II, ce sont les rescrits pour la convocation d'une Conférence ouvrière.
Ce qu'un gouvernement démocratique hésiterait à faire (peut-être parce qu'il ne serait pas assez sûr de pouvoir limiter les conséquences d'un essai de cette espèce); ce que n'avait pas osé chez nous un César aux tendances socialistes, issu du suffrage universel, il l'a fait, lui, Empereur de droit divin.
Je sais bien que la Conférence de Berlin n'aura été qu'une cérémonie; qu'elle aura peu de résultats, ou que, si elle en doit avoir, ils seront indirects et inattendus; je sais bien que les membres de la Conférence, surpris et gênés de se trouver ensemble, se borneront à constater que le sort des ouvriers est digne d'intérêt, qu'il ne faut pas faire travailler les enfants de cinq ans, qu'il est excellent de se reposer le dimanche, et autres vérités de cette force.
Qu'importe? le fait d'avoir convoqué cette réunion probablement inutile n'en est pas moins significatif. Je ne crois pas qu'un prince ait jamais affirmé plus hautement ses devoirs et, parmi ses devoirs, celui auquel les princes pensent généralement le moins.
Et, ce qui est tout à fait remarquable, c'est que, cherchant les moyens de remplir sa mission de chef absolu d'un grand peuple, l'Empereur a appelé à ses conseils des républicains de France, dont un jacobin et un anarchiste.
Bref, il vient d'accomplir un acte, non pas allemand, mais purement humain, comparable, dans son essence, aux actes de la Révolution française.
Que se passe-t-il donc dans l'âme du jeune Empereur?
Qu'il m'apparaît différent de la plupart des autres rois! Ceux-là ne sont, en somme, que des bourgeois qui ont une belle position et qui s'y tiennent. Ils ne croient plus à leur droit divin. Ils sentent que leur pouvoir ne repose que sur une fiction. Et, à cause de cela, ils restreignent autant qu'ils peuvent leurs devoirs; ils ne s'en reconnaissent d'autres que ceux de très hauts fonctionnaires.
Le jeune Empereur pense bien autrement. Il vit sous l'œil de Dieu, il se sent choisi et sacré par Dieu. Il se sent responsable (dans quelle mesure? il l'ignore et cela l'effraie d'autant plus), il se sent réellement responsable du sort matériel et moral des millions d'hommes que Dieu lui a confiés; il sent qu'il est leur maître pour leur bien, pour le bien de tous, et particulièrement des plus humbles. Il sent qu'il a envers eux des devoirs, non seulement de protection contre l'étranger, mais aussi, et bien plus encore, de justice et de charité. Sa royauté lui semble un sacerdoce. Bref, il est dans un état d'esprit auquel, depuis des siècles, les souverains sont restés à peu près étrangers, et qui n'a guère été connu, dans sa plénitude, que de certains princes religieux du moyen âge.