Or,—et nous entrons ici dans le rêve,—que pourrait-on attendre aujourd'hui d'un monarque absolu qui, un siècle après la Révolution, aurait, au fond, la même notion du pouvoir royal et le même genre de sérieux et de bonne volonté que les rois-prêtres de jadis, qu'un Philippe-Auguste, un Louis IX ou un Charles V, et qui, jeté dans un monde totalement différent du leur, joindrait à cela les lumières auxquelles est parvenue, depuis ces grands princes, la conscience de l'humanité?

Il ne serait pas déraisonnable d'attendre beaucoup d'une âme ainsi constituée. Et qui sait? Un autocrate pénétré des idées que j'ai dites serait peut-être plus puissant pour l'établissement de la justice et pour l'amélioration de la condition humaine qu'un gouvernement démocratique.

Quand ce désir de justice et de charité s'est emparé d'un cœur profondément sincère et pur, on ne lui fait pas sa part. Ah! que je voudrais que cet Empereur eût le cœur pur, sincère, héroïque, qu'il l'eût jusqu'à l'oubli des préjugés de sa situation et de sa race et jusqu'au sacrifice complet de sa personne, s'il le fallait! Ah! combien je souhaite l'impossible!

Que ferait-il, ce potentat idéal, qui n'existe pas, mais dont il semble pourtant que le petit-fils de Guillaume Ier nous offre quelques traits?

Il y a, pour le moins, deux choses que les bonnes âmes de tous les pays,—et aussi, j'en suis sûr, du pays d'Allemagne,—trouveraient toutes naturelles et toutes simples, mais dont les politiques, je ne l'ignore pas, déclareraient l'entreprise impossible et absurde, bien que ces fortes têtes n'en apportent d'autres preuves que leurs affirmations et leur chétive expérience.

Il est monstrueux que des millions d'hommes passent dans les casernes les plus vivaces années de leur jeunesse, de façon qu'en additionnant ce qu'ils coûtent et ce qu'ils pourraient produire, on constate une perte annuelle de dix milliards pour le bien-être de la pauvre humanité occidentale. Le bon tyran de nos rêves méditerait le désarmement de tous les États de l'Europe; et comme il serait sincère, comme il serait assez fort pour le proposer et même pour le commencer, on le croirait.

Un autre acte, bien entendu, serait lié à celui-là. Nous observons loyalement le traité signé par nous; mais le juger irrévisable serait au-dessus de nos forces, et, d'ailleurs, nous n'en aurions pas le droit. Un attentat a été commis il y a vingt ans contre la plus chère liberté de près d'un million d'hommes. Le doux et pieux autocrate que je me figure rendrait à ces hommes leur patrie, ou, du moins, leur indépendance. Il considérerait que, si des iniquités ont été commises contre ses pères il y a quatre-vingts ans, Dieu ne permet plus d'en tirer vengeance, justement parce que l'humanité a quatre-vingts ans de plus, et que, du reste, les événements les avaient déjà réparées.

Sans doute, ma naïveté excitera le sourire des politiques. Cet invraisemblable Empereur devrait vaincre une telle masse de préjugés traditionnels et de mauvais sentiments, légitimes en apparence et même honorables, et si enracinés chez lui et chez une partie de son peuple; il devrait, pour faire cette chose inouïe, sortir si complètement de lui-même, qu'assurément il ne la fera point. Mais, s'il la faisait, il pourrait se glorifier d'avoir été, moralement, le plus grand des pasteurs d'hommes, d'avoir accompli un acte prodigieusement méritoire et original, et d'avoir, le premier de tous, rompu avec la vieille politique égoïste et inauguré les temps nouveaux...

Notez que si une âme droite, simple et bonne, qui ne serait point de race royale, qui ne serait retenue ni par l'éducation ni par la tradition, si un véritable enfant de Dieu se trouvait subitement, comme dans les contes, élevé sur le premier trône de l'Europe, toutes ces choses extraordinaires et folles, il les ferait, du premier coup, avec sérénité.

Cela n'arrivera donc jamais, jamais?