Certes, nos pères n'écrivaient pas sans peine. Sauf, peut-être, à l'origine des civilisations, la composition littéraire a toujours été un assez rude travail. Mais aujourd'hui, chez Servaise et ceux de son espèce, c'est une torture, une lutte atroce, sans trêve, avec des tensions de muscles, des vibrations de nerfs, des halètements, des syncopes, des courbatures...
Dans l'Œuvre, de Zola, l'artiste ressemblait déjà à un damné de Michel-Ange. Moins sanguins, plus chétifs, plus déprimés, plus nerveux, Servaise et ses pareils font songer à des damnés de Callot.
Je prends absolument au hasard, dans le livre de M. Rosny, quelques-uns des passages qui nous peignent les labeurs de Servaise:
«... Les soirs de lampe, les rudes soirs où la volonté terrible l'entraînait au jeu des phrases, les sorties où les œuvres grouillaient dans son crâne comme l'obsession dans l'âme d'un fou...»
«... Dans le désarroi idéen, c'est à ce mot «travail» que Servaise toujours revenait, comme à la divinité mystérieuse, à l'entéléchie dont l'adoration l'avait dû conduire à la gloire. Obscure, la hantise du fatal y dominait avec l'image de pauvres chevaux qui «travaillent», de laboureurs qui «travaillent», de mineurs qui «travaillent», d'une foule humble et immense à qui les sueurs et les supplices à peine donnent le pain quotidien, le sommeil pitoyable et des joies confuses de reproducteur.»
«... Comme une pluie d'automne, comme un firmament lourd et sans nuances, comme une lande stérile, les pages lui pleurèrent sur l'âme et la racornirent. Il laissa tout crouler, il se courba, il resta dans une morosité végétative, où les idées se tissaient lentes ainsi que des feuilles, moites de larmes intimes, tremblantes d'infinies angoisses...»
Ah! le malheureux! le malheureux!
Et tout cela, pourquoi? Pour donner au monde un roman naturaliste de plus, et, notamment, pour décrire les sensations d'un infirme qui regarde passer les gens à travers une lucarne.
Jadis, à vingt ans, nous savions admirer. Nous étions respectueux des maîtres. Nous aimions naïvement les grands classiques; nous aimions Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Michelet, Taine, Renan. Même d'humbles dramaturges, tels qu'Augier ou Dumas, ne laissaient pas de nous inspirer quelque considération.
Mais rien n'est plus rogue, plus pédant, plus tranchant, plus prompt au dénigrement que Servaise et ses émules. Ces jeunes gens ont des dédains aussi inattendus que leurs admirations, et celles-ci sont aussi rares que ceux-là sont étendus, et aussi agressives qu'ils sont écrasants. Ce sont moroses cervelles de fanatiques qui haïssent et méconnaissent tout ce qui ne leur ressemble pas. Eux qui ne savent rien, qui n'ont même, le plus souvent, aucune connaissance historique de la langue (et il y paraît à la barbarie de leur syntaxe et aux impropriétés de leur vocabulaire), ils ont des mépris imbéciles et entêtés pour les plus beaux génies et pour les plus incontestables talents, dès qu'ils ont reconnu ces dons abominables: le bon sens, une vision lucide des choses et l'aisance à la traduire. Lisez là-dessus, pour vous édifier, la plupart des jeunes revues littéraires: elles suent le pédantisme le plus âcre et la plus sotte intolérance.